Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


DISCOURS POUR SERVIR DE PREFACE SUR

le sujet de la Satyre

 in Les Diverses Poesies du Sieur de la Fresnaye Vauquelin, A Caen, Par CHARLES MACE, 1605

p.123 -133 [remarque : erreur de pagination, le numeration 133 pour la page 131)

 

Avant-texte : Nous avons édité ce texte en suivant l'unique version de 1605, nous modernisons l'orthographe selon l'usage actuel (v pour u et j pour i), mais nous maintenons la ponctuation d'origine.

Le texte n'ayant aucun paragraphe nous le coupons en 8 parties afin d'en faciliter la lecture et d'en dégager le développement et l'argumentation.  Les titres que nous attribuons à chacunes de ces parties sont bien évidemment des rajouts.

 

I Nouveauté de son projet. Les origines grecques : Naissance de la Tragédie et de la Comédie et définitions de celles-ci.

La Satyre estant une sorte de Poësie qui n’est pas encores si commune en nostre France que les Tragedies et Comedies : j’ay bien voulu toucher quelque chose de l’antiquité de ce sujet, pour en donner plus claire et utile intelligence : me persuadant que quand il sera connu, il se pourra trouver autant utile et agreable en nostre langue, que nul autre quel se puisse estre. Pour donc sçavoir d’ou il a pris son origine et son commencement, il faut entendre qu’aux premiers temps que le monde sortoit de son enfance, et que les gents estoient encore ignorants et grossiers, ayans plustost les mœurs simples & naturelles, que fines et artificieuses, ils avoient accoutumé, comme bons et devotieux de sacrifier à leurs Dieux, et d’acomplir leurs vœux avec grande feste et solennité. Ce qu'ils faisoient en toutes saisons : mais beaucoup plus communement au temps de la moisson et des vendanges : dautant que s'assemblans chacun en leurs champs, par diverses familles et compagnies, ils dressoient des autels de ramee, de branchages et de gazons, ausquels ils mettoient le feu en sacrifiant à Bacchus un Bouc (qui s’apelle Tragos en Grec) et chantoient à qui mieux mieux une manière de vers tous rustiques et mal polis : et de leur chant et de ce Mot Tragos, (comme qui eust dit, chanson du Bouc,) eut son origine la Tragédie. Pour cette mesme cause on donnoit un Bouc a celuy qui avoit le mieux chanté. Et la raison pourquoy ils immoloient plustost un Bouc a Bacchus qu'un autre animal, estoit que par son broust et viandis, il nuisoit plus aux vignes que les autres animaux. A l'heure donc la Tragédie n’estoit autre chose, qu'un remerciment à Dieu de la bonne vendange, et une louange de sa bonté, de sa largesse et de sa grandeur. Mais pour ce que les hommes Grands Tyrans et puissants, commencerent depuis à usurper les louanges qui appartenoient aux Dieux, il se trouva des personnes de gentil entendement, qui commencerent aussi à montrer par leurs vers, combien la vie des hommes estoit fresle, debile, et infortunee, au respec de la bienheureuse felicité de Dieu. Ce que voulant faire voir par exemples, ils ramentevoient les calamitez des Roys et des Princes, lesquels estoient tombez de leur grand et magnifique estat, en mifere et povreté. Qui fait croire que de là, la Tragedie, telle quelle est maintenant eut son commencement. Au moyen de quoy les Tragedies sont toutes fondees sur faits tous vertueux et pitoyables : et bien qu’elles soient à leurs entrees quelquefois pleines d'allegresse, toutefois à la fin elles sont toutes douloureuses : sinon celles d'Euripide, qui finissent en joye et contentement, come l'Alceste, l’Ifiginie, l'Ion, etc. Ce qui à fait inventer aux modernes le mot de Tragicomedie, duquel les anciens Grecs et Latins n'usoient point. La Comedie au contraire est fondee sur faits tous vitieux, mais non de telle sorte que le vice ne s'en puisse bien amender et reparer : Et tout ainsi qu'en l’une ne sont introduit que Roys et Princes bien nourris et bien apris, aussi en l’autre ne se voyent que des personnes vulgaires et de moyenne condition, qui pour avoir debauché et suborné une fille ne font cas de l’epouser pour couvrir leur faute et eviter la punition du peché : et tousjours finit en noces ou autre contentement cette Comedie : laquelle eut son origine en cette sorte : 

 

II Naissance du Drame Satyrique Grec : rôle des Satyres au sein de ce genre dramatique nouveau.

Devant que les Atheniens eussent basti leur Cité ils faisoient leur demeure en des tentes et pavillons, ils habitoient aux champs en des bordes et cabanes, et devant que sacrifier a leur Apolon Nomien, Dieu des pasteurs et Bergers, ils s'assembloient en grandes compagnies et grandes assemblees, et buvant et mengeant tous ensemble, ils faisoient grand' chere, ils faisoient mile jeux, passoient le temps à divers plaisirs et chantoient une infinité de vers, toutefois goffes, et mal faits : lesquels ils apeloient Comedie, de Comos, ou Comoï qui signifient en Grec, Assemblee ou Mengerie publiq : come qui diroit, Chanson d'assemblee et de grand'chere. Et cette Comedie ainsi faite ne contenoit autre chose, que des vers et des chants, qui principalement reprenoient les vices et les fautes d'autruy. D’ou sortirent depuis les escriveurs de l'antique Comedie : qui nottoient et découvroient, avec grande liberté, non seulement les vices des absents, mais bien souvent aussi ceux des personnes presentes. Laquelle liberté de reprendre servit long temps aux vertus et aux bonnes mœurs : pour ce que plusieurs ayans crainte d'estre decouvers et diffamez pour leurs vicieuses actions et mauvais deportements, s’abstenoient de choses infames et deshonnestes, et se gardoient de se faire remarquer de faute et de peché, qui peust estre manifesté au public. Mais afin que les Poëtes de ce siecle là peussent taxer plus librement les vices et les defauts voluptueux et lascifs de chacun ils introduisoient devant tous quelques Satyres, qui sont especes de Dieux habitans les forests, ayans des cornes au front et des pieds de Bouc, qui sont foletons ehontez et impudents, et qui sur tout se recreent de paillardises et choses lascives : et comme encore nos derniers majeurs, qui faisoient representer quelques jeux, Farces, ou Moralitez en public, mettoient quelquefois en avant un fol, un bouffon, un badin, pour parler en plus grande liberte : ainsi en ce temps là, ceux qui n'avoient pas la hardiesse de dire les méchansetez et mauvaitiéz d'alors, ils se couvroient de l’ombre et du nom de ces Satyres. En cette manière fut introduite la Satyre antique et la Comédie : Lesquelles à peu pres estoient semblables au vers et au sujet : mais elles differoient en ce qu’en la Comedie on ne representoit point de Satyres come en la Satyre. La Satyre donc et la Comédie sortirent incontinent apres l'antique Tragédie. 

 

III Nouvelle Satyre : Naissance de la Satire régulière latine : Lucilius

Mais depuis que les Grecs eurent usé par un long temps de cette façon descrire, ils commencerent à devenir un peu trop licentieux par ce qu'estant gaignez par prieres, ou corrompus par presents, ils se mirent à diffamer et dire mal des plus gents de bien. Qui fut occasion de faire la Loy par laquelle il estoit deffendu de faire vers diffamatoires contre aucun homme vivant, ne qui fust taxé par son nom. Pour cette raison Menandre trouva l’invention de la nouvelle Comédie, et fut rejetee la liberté de dire d'Aristophane. Finablement Lucilius à Rome fut le premier inventeur de la nouvelle Satyre. Il estoit né de la ville d'Aronce, homme docte, d’un sçavoir vehement et d'un courage franc et libre : lequel retint et conserva la vieille usance de reprendre les vices : mais il changea la maniere et façon des vers, moderant quelque peu la premiere liberté en consideration et consequence de la Loy. Mais pour ce que ses vers alloient et sautoient d'un vice à l'autre, suivant la coutume des Satyres, le nom de Satyre demeura à ce genre descrire. 

 

IV Definition de la Satire : style, personnages, et but : définition en opposition avec la Tragédie, la Comédie et l'Epopée

Or la Satyre doit estre d'un stile simple et bas, entre celuy du Tragic et du Comic, imitant et representant sur tout les choses Naturelles, dautant qu'il doit suffire au Satyrique de reprendre ouvertement et sans artifice les fautes et les vanitez d'autruy. C’est pour quoy ceux-là ne meritent de louange qui escrivant des Satyres usent d’un stile trop élevé : car ce seroit faire des vers Heroïques, qui requierent un air haut et magnifique. Ce qui fait qu'au commencement de ces graves Poësies on invoque quelque Deité, quasi confessant que ce qu’on doit chanter surpasse les forces de lentendement humain, chose qui n'auient (sic) point en la Satyre : à raison qu’elle traite de choses basses, humbles et communes. Aussi les Satyriques ne commencent leurs ouvrages avec invocation ou autre merveille : ains avec quelque dedain, quelque couroux ou autre telle façon de dire, comme s'ils estoient provoquez et presque forcez par l’abondance et multitude des vices, à s’élever pour les reprendre, ne se pouvants taire estants piquez de l’eguillon d’un si juste depit. Davantage on introduit seulement des gents de moyenne qualité a discourir et parler en la Satyre, comme flateurs, esclaves, serviteurs et autres telles gents : et par occasion on y entremesle des contes et de fables de choses pareilles et basses. Au contraire aux Poësies Heroiques on ne met que des Princes, des Heros et des grands et genereux Capitaines : des gestes et exploits desquels le Poete chantant, embellit son oeuvre et ses discours, comme aussi de mile fictions, de beaucoup de figures, de harangues, et descriptions : de phrases et paroles, esleves et choisies d'entre la naifveté du parler de sa nation. Mais la Satyre ne demande que la verité simple et nue, et des paroles du cru du pays de celuy qui escrit sans s’élever ni s’abaisser trop en son propos. 

 

V Probléme du titre des Satires d'Horace : Sermones

Telle est la maniere d’escrire d’Horace entre les Satyriques, avec ses vers si naifs et si bas, que bien souvent il n’y a point autre difference entre eux et la prose que la mesure et la quantité, de sorte qu’à grand peine ils semblent meriter le nom de Poesie. Aussi il a compris ses Satyres sous le nom de Sermons, pris du mot Latin Sermo, qui n’est autre chose que le devis familier et commun d’entre un ou deux devisants ensemble. Et pour cette raison et que pareillement Horace reprend les vices en ses Sermons il est vray semblable que l'usage a fait appeler de ce nom les predications de nos prescheurs. 

 

VI Sur le sujet dont traite la Satire : Coq à l'Ane et condamnation de l'attaque personnelle.

Donc il ne faut douter que la Satyre ne soit une espece de Poesie, qui sera merveilleusement plaisante et profitable en nostre François pourveu qu'on s’abstienne de diffamer personne en particulier, et qu'on ne se licentie par vengeance ou autrement à faire des vers pleins de medisance, d'iniure et de menterie, tels que son les Coqs à l'Asne : lesquels prindrent pied et succederent aux Sylvantez de nos Poetes Vualon et Provençauls, qui avoient imité proprement en nostre Langage les Satyriques Latins. En quoy Marot (lequel regla le premier cette façon de Cocqs a l'Asne) se contint assez modestement, retenant la douceur et naifveté de nostre François (auquel il excelloit sur tous ceux de son âge), il adoucissoit ses sornettes et brocards de tel jugement, que ceux à qui il importoit de s'en ressentir les comporterent doucement. Mais une infinité de Rimeurs qui sont venus apres, et qui chaque jour, comme Singes, pensent contrefaire leur premier autheur, ont fait et font des Cocqs à l'Asne, et des Asnes au Cocq, qui sont vers injurieux et diffamatoires, plustost dignes d’estre bruslez avec leurs peres, que d’estre veus d’aucun homme d’honneur. Il faut donc fuir cette façon d’escrire : et retenir par ce que nous avons dit (et plus au long en nostre Art poetique) qu’au sujet de la Satyre ne sont requis l’ornement, l’embellissement ni la douceur de dire que requiert la matiere Epique et Heroique : mais y est requise une aigreur meslee de quelque sel poignant en general, adoucie de quelque trait joyeux et sentencieux. Les ignorants tachez des vices communs aux vulgaires, se facheront de se voir depeints et remarquez en la Satyre, comme si le Poete avoit pensé à dechiffrer leurs mœurs et à les reprendre : Mais les sages et avisez se plairont de la lire, encores que leur naturel et leurs fautes y soient descrites et touchees : mesme par tel advertissement se corrigeront : et noteront les defauts que beaucoup n'aperçoivent point en eux. Que le sujet de la Satyre soit donc pris d'une chose commune : en quoy faisant il ne faut que.l'autheur luy mesme se pardonne, ains qu'il depaigne le premier ses imperfections. 

 

VII Jugements sur Lucilius, Juvenal et Horace

Quelques anciens ont remarqué, que Lucilius estoit trop aspre et severe, mais Horace estoit plus doux et moderé en ses dedains, lesquels il sachoit.davantage au commencemens de ses Satyres : Juvenal d'un stile entre les deux les découuroit plus fort, chacun avoit son stile particulier, comme Perse l'a different de tous, les autres. C’est une chose aussi que j’ay notee, qu’il n’y a pas grande difference entre les Epistres et les Satyres d’Horace, fors que volontiers il escrit ses Epistres à gents absents et à personnes élongnees : & qu'il semble qu'en ses Satyres son intention aie esté d'arracher le vice du cœur des hommes, d’en defricher et deraciner les mauvaises herbes : pour en ses Epistres y planter au lieu les vertus, et y entrer et greffer des fruits d’un bon ordre. 

 

VIII Apologie de son propre recueil de Satires 

Je di ceci d'autant qu'ayant en divers lieux imité Horace, tant en ses Epistres qu’en ses Satyres, j'ay diversement entremeslé les miennes soubs mesmes tiltres : comme a fait l'Arioste : lequel j'ay pareillement suivi en quelques unes. Je ne diray rien de ma façon d'escrire, sinon que quelque imitation que j'aye faite, et quelque liberté d'escrire que je me sois permise, j'ay tâché à ne sortir hors des limites qui doivent borner les affections d'un homme de bien et Chrestien sans toutefois m'entremettre de parler des questions de la sainte Théologie, dont je ne fay profession. Je confesseray en passant qu’encor que la simplicite requise en la Satyre et la franchise de parler qu'on trouvera dans mes vers, me deussent excuser en mon stile : que toutefois j'eusse bien desiré pouvoir contenter les hommes de cét âge avec un langage plus net et poli que le mien : et tel que je le voy aux ouvrages de beaucoup, qui l'ont non seulement adouci sur le meilleur Idiome François, mais ont tellement naturalisé les manieres de parler Grecques, Romaines, Italiennes et Espagnoles, qu'elles semblent avoir cru en nostre propre terroir. Ce que je n'enten pas du parler d’aujourdhuy, quand il est tout confit en antitheses et contrarietez, et dont userent quelques Latins soubs l'Empire de Neron : Parler di-je, que quelques Italiens font tenir aux Pedants et aux Docteurs introduits en leurs Comedies : et duquel jamais le grave Virgile, Ciceron, et autres Peres de la langue Romaine, n’userent en leurs vers ni en leurs escrits. Je ne le di pas pour blamer du tout ces figures pointues, ni moins pour pour m’en formaliser autrement, j’en parle sans querelle. Mais pour les prier de m’excuser en ma franchise et en ma façon d’escrire (que je reconnoy vraiment bien maigre et steril) et considerer qu’ayant fait voir de mes vers à la France il y a prés de cinquante ans, il seroit trop tard de me deguiser desormais, et bien dificile de changer mon stile et de ma main. Toutefois je me ravise, les vers maintenant sont peu d’estime, Lecteur, n’achette point les miens : au moins je n’auray que faire par ce moyen, que tu m’excuses, et toy, tu n’auras moindre contentement.


A.P.