I Nouveauté de son projet. Les origines grecques : Naissance de la Tragédie et de la Comédie et définitions de celles-ci.
La Satyre estant une sorte de Poësie qui n’est pas
encores si commune en nostre France que les Tragedies et Comedies : j’ay
bien voulu toucher quelque chose de l’antiquité de ce sujet, pour en donner
plus claire et utile intelligence : me persuadant que quand il sera connu,
il se pourra trouver autant utile et agreable en nostre langue, que nul autre
quel se puisse estre. Pour donc sçavoir d’ou il a pris son origine et son
commencement, il faut entendre qu’aux premiers temps que le monde sortoit de
son enfance, et que les gents estoient encore ignorants et grossiers, ayans
plustost les mœurs simples & naturelles, que fines et artificieuses, ils
avoient accoutumé, comme bons et devotieux de sacrifier à leurs Dieux, et
d’acomplir leurs vœux avec grande feste et solennité. Ce qu'ils faisoient en
toutes saisons : mais beaucoup plus communement au temps de la moisson et des
vendanges : dautant que s'assemblans chacun en leurs champs, par diverses
familles et compagnies, ils dressoient des autels de ramee, de branchages et de
gazons, ausquels ils mettoient le feu en sacrifiant à Bacchus un Bouc (qui
s’apelle Tragos en Grec) et chantoient à qui mieux mieux une manière de vers
tous rustiques et mal polis : et de leur chant et de ce Mot Tragos, (comme qui
eust dit, chanson du Bouc,) eut son origine la Tragédie. Pour cette mesme cause
on donnoit un Bouc a celuy qui avoit le mieux chanté. Et la raison pourquoy ils
immoloient plustost un Bouc a Bacchus qu'un autre animal, estoit que par son
broust et viandis, il nuisoit plus aux vignes que les autres animaux. A l'heure
donc la Tragédie n’estoit autre chose, qu'un remerciment à Dieu de la bonne
vendange, et une louange de sa bonté, de sa largesse et de sa grandeur. Mais
pour ce que les hommes Grands Tyrans et puissants, commencerent depuis à
usurper les louanges qui appartenoient aux Dieux, il se trouva des personnes de
gentil entendement, qui commencerent aussi à montrer par leurs vers, combien la
vie des hommes estoit fresle, debile, et infortunee, au respec de la
bienheureuse felicité de Dieu. Ce que voulant faire voir par exemples, ils
ramentevoient les calamitez des Roys et des Princes, lesquels estoient tombez de
leur grand et magnifique estat, en mifere et povreté. Qui fait croire que de là,
la Tragedie, telle quelle est maintenant eut son commencement. Au moyen de quoy
les Tragedies sont toutes fondees sur faits tous vertueux et pitoyables :
et bien qu’elles soient à leurs entrees quelquefois pleines d'allegresse,
toutefois à la fin elles sont toutes douloureuses : sinon celles
d'Euripide, qui finissent en joye et contentement, come l'Alceste,
l’Ifiginie, l'Ion, etc. Ce qui à fait inventer aux modernes le mot de
Tragicomedie, duquel les anciens Grecs et Latins n'usoient point. La Comedie au
contraire est fondee sur faits tous vitieux, mais non de telle sorte que le vice
ne s'en puisse bien amender et reparer : Et tout ainsi qu'en l’une ne sont
introduit que Roys et Princes bien nourris et bien apris, aussi en l’autre ne
se voyent que des personnes vulgaires et de moyenne condition, qui pour avoir debauché et suborné une
fille ne font cas de l’epouser pour couvrir leur faute et eviter la punition
du peché : et tousjours finit en noces ou autre contentement cette Comedie :
laquelle eut son origine en cette sorte :
II Naissance du Drame Satyrique Grec : rôle des Satyres au sein de ce genre dramatique nouveau.
Devant que les Atheniens eussent basti leur Cité ils faisoient leur demeure en des tentes et pavillons, ils
habitoient aux champs en des bordes et cabanes, et devant que sacrifier a leur
Apolon Nomien, Dieu des pasteurs et Bergers, ils s'assembloient en grandes
compagnies et grandes assemblees, et buvant et mengeant tous ensemble, ils
faisoient grand' chere, ils faisoient mile jeux, passoient le temps à divers
plaisirs et chantoient une infinité de vers, toutefois goffes, et mal faits :
lesquels ils apeloient Comedie, de Comos, ou Comoï qui signifient en Grec,
Assemblee ou Mengerie publiq : come qui diroit, Chanson d'assemblee et de
grand'chere. Et cette Comedie ainsi faite ne contenoit autre chose, que des vers
et des chants, qui principalement reprenoient les vices et les fautes d'autruy.
D’ou sortirent depuis les escriveurs de l'antique Comedie : qui nottoient et
découvroient, avec grande liberté, non seulement les vices des absents, mais
bien souvent aussi ceux des personnes presentes. Laquelle liberté de reprendre
servit long temps aux vertus et aux bonnes mœurs : pour ce que plusieurs ayans
crainte d'estre decouvers et diffamez pour leurs vicieuses actions et mauvais
deportements, s’abstenoient de choses infames et deshonnestes, et se gardoient
de se faire remarquer de faute et de peché, qui peust estre manifesté au
public. Mais afin que les Poëtes de ce siecle là peussent taxer plus librement
les vices et les defauts voluptueux et lascifs de chacun ils introduisoient
devant tous quelques Satyres, qui sont especes de Dieux habitans les forests,
ayans des cornes au front et des pieds de Bouc, qui sont foletons ehontez et
impudents, et qui sur tout se recreent de paillardises et choses lascives : et
comme encore nos derniers majeurs, qui faisoient representer quelques jeux,
Farces, ou Moralitez en public, mettoient quelquefois en avant un fol, un
bouffon, un badin, pour parler en plus grande liberte : ainsi en ce temps là,
ceux qui n'avoient pas la hardiesse de dire les méchansetez et mauvaitiéz
d'alors, ils se couvroient de l’ombre et du nom de ces Satyres. En cette manière
fut introduite la Satyre antique et la Comédie : Lesquelles à peu pres
estoient semblables au vers et au sujet : mais elles differoient en ce qu’en
la Comedie on ne representoit point de Satyres come en la Satyre. La Satyre donc
et la Comédie sortirent incontinent apres l'antique Tragédie.
III Nouvelle Satyre : Naissance de la Satire régulière latine : Lucilius
Mais depuis que
les Grecs eurent usé par un long temps de cette façon descrire, ils
commencerent à devenir un peu trop licentieux par ce qu'estant gaignez par
prieres, ou corrompus par presents, ils se mirent à diffamer et dire mal des
plus gents de bien. Qui fut occasion de faire la Loy par laquelle il estoit
deffendu de faire vers diffamatoires contre aucun homme vivant, ne qui fust taxé
par son nom. Pour cette raison Menandre trouva l’invention de la nouvelle Comédie,
et fut rejetee la liberté de dire d'Aristophane. Finablement Lucilius à Rome
fut le premier inventeur de la nouvelle Satyre. Il estoit né de la ville
d'Aronce, homme docte, d’un sçavoir vehement et d'un courage franc et libre :
lequel retint et conserva la vieille usance de reprendre les vices : mais il
changea la maniere et façon des vers, moderant quelque peu la premiere liberté
en consideration et consequence de la Loy. Mais pour ce que ses vers alloient et
sautoient d'un vice à l'autre, suivant la coutume des Satyres, le nom de Satyre
demeura à ce genre descrire.
IV Definition de la Satire : style, personnages, et but : définition en opposition avec la Tragédie, la
Comédie et l'Epopée
Or la Satyre doit estre d'un stile simple et bas,
entre celuy du Tragic et du Comic, imitant et representant sur tout les choses
Naturelles, dautant qu'il doit suffire au Satyrique de reprendre ouvertement et
sans artifice les fautes et les vanitez d'autruy. C’est pour quoy ceux-là ne
meritent de louange qui escrivant des Satyres usent d’un stile trop élevé :
car ce seroit faire des vers Heroïques, qui requierent un air haut et
magnifique. Ce qui fait qu'au commencement de ces graves Poësies on invoque
quelque Deité, quasi confessant que ce qu’on doit chanter surpasse
les forces de lentendement humain, chose qui n'auient (sic) point en la Satyre :
à raison qu’elle traite de choses basses, humbles et communes. Aussi les
Satyriques ne commencent leurs ouvrages avec invocation ou autre merveille :
ains avec quelque dedain, quelque couroux ou autre telle façon de dire, comme
s'ils estoient provoquez et presque forcez par l’abondance et multitude des
vices, à s’élever pour les reprendre, ne se pouvants taire estants piquez de
l’eguillon d’un si juste depit. Davantage on introduit seulement des gents
de moyenne qualité a discourir et parler en la Satyre, comme flateurs,
esclaves, serviteurs et autres telles gents : et par occasion on y entremesle
des contes et de fables de choses pareilles et basses. Au contraire aux Poësies
Heroiques on ne met que des Princes, des Heros et des grands et genereux
Capitaines : des gestes et exploits desquels le Poete chantant, embellit son
oeuvre et ses discours, comme aussi de mile fictions, de beaucoup de figures, de
harangues, et descriptions : de phrases et paroles, esleves et choisies d'entre
la naifveté du parler de sa nation. Mais la Satyre ne demande que la verité
simple et nue, et des paroles du cru du pays de celuy qui escrit sans s’élever
ni s’abaisser trop en son propos.
V Probléme du titre des Satires d'Horace : Sermones
Telle est la maniere d’escrire d’Horace
entre les Satyriques, avec ses vers si naifs et si bas, que bien souvent il
n’y a point autre difference entre eux et la prose que la mesure et la quantité,
de sorte qu’à grand peine ils semblent meriter le nom de Poesie. Aussi il a
compris ses Satyres sous le nom de Sermons, pris du mot Latin Sermo, qui n’est autre chose que le devis familier et commun d’entre un ou
deux devisants ensemble. Et pour cette raison et que pareillement Horace reprend
les vices en ses Sermons il est vray semblable que l'usage a fait appeler de
ce nom les predications de nos prescheurs.
VI Sur le sujet dont traite la Satire : Coq à l'Ane et condamnation de l'attaque personnelle.
Donc il ne faut douter que la Satyre
ne soit une espece de Poesie, qui sera merveilleusement plaisante et profitable
en nostre François pourveu qu'on s’abstienne de diffamer personne en
particulier, et qu'on ne se licentie par vengeance ou autrement à faire des vers
pleins de medisance, d'iniure et de menterie, tels que son les Coqs à l'Asne :
lesquels prindrent pied et succederent aux Sylvantez de nos Poetes Vualon et
Provençauls, qui avoient imité proprement en nostre Langage les Satyriques Latins. En quoy Marot (lequel regla le
premier cette façon de Cocqs a l'Asne) se contint assez modestement, retenant
la douceur et naifveté de nostre François (auquel il excelloit sur tous ceux de
son âge), il adoucissoit ses sornettes et brocards de tel jugement, que ceux à
qui il importoit de s'en ressentir les comporterent doucement. Mais une infinité
de Rimeurs qui sont venus apres, et qui chaque jour, comme Singes, pensent
contrefaire leur premier autheur, ont fait et font des Cocqs à l'Asne, et des
Asnes au Cocq, qui sont vers injurieux et diffamatoires, plustost dignes
d’estre bruslez avec leurs peres, que d’estre veus d’aucun homme
d’honneur. Il faut donc fuir cette façon d’escrire : et retenir par ce
que nous avons dit (et plus au long en nostre Art poetique) qu’au sujet de la
Satyre ne sont requis l’ornement, l’embellissement ni la douceur de dire que
requiert la matiere Epique et Heroique : mais y est requise une aigreur
meslee de quelque sel poignant en general, adoucie de quelque trait joyeux et
sentencieux. Les ignorants tachez des vices communs aux vulgaires, se facheront
de se voir depeints et remarquez en la Satyre, comme si le Poete avoit pensé à
dechiffrer leurs mœurs et à les reprendre : Mais les sages et avisez se
plairont de la lire, encores que leur naturel et leurs fautes y soient descrites
et touchees : mesme par tel advertissement se corrigeront : et noteront les
defauts que beaucoup n'aperçoivent point en eux. Que le sujet de la Satyre soit
donc pris d'une chose commune : en quoy faisant il ne faut que.l'autheur
luy mesme se pardonne, ains qu'il depaigne le premier ses imperfections.
VII Jugements sur Lucilius, Juvenal et Horace
Quelques anciens ont remarqué, que Lucilius estoit trop aspre et severe, mais
Horace estoit plus doux et moderé en ses dedains, lesquels il sachoit.davantage
au commencemens de ses Satyres : Juvenal d'un stile entre les deux les découuroit
plus fort, chacun avoit son stile particulier, comme Perse l'a different de
tous, les autres. C’est une chose aussi que j’ay notee, qu’il n’y a pas
grande difference entre les Epistres et les Satyres d’Horace, fors que
volontiers il escrit ses Epistres à gents absents et à personnes élongnees :
& qu'il semble qu'en ses Satyres son intention aie esté d'arracher le vice
du cœur des hommes, d’en defricher et deraciner les mauvaises herbes :
pour en ses Epistres y planter au lieu les vertus, et y entrer et greffer des
fruits d’un bon ordre.
VIII Apologie de son propre recueil de Satires
Je di ceci d'autant qu'ayant en divers lieux imité
Horace, tant en ses Epistres qu’en ses Satyres, j'ay diversement entremeslé
les miennes soubs mesmes tiltres : comme a fait l'Arioste : lequel j'ay
pareillement suivi en quelques unes. Je ne diray rien de ma façon d'escrire,
sinon que quelque imitation que j'aye faite, et quelque liberté d'escrire que
je me sois permise, j'ay tâché à ne sortir hors des limites qui doivent
borner les affections d'un homme de bien et Chrestien sans toutefois
m'entremettre de parler des questions de la sainte Théologie, dont je ne fay
profession. Je confesseray en passant qu’encor que la simplicite requise en la
Satyre et la franchise de parler qu'on trouvera dans mes vers, me deussent
excuser en mon stile : que toutefois j'eusse bien desiré pouvoir contenter les
hommes de cét âge avec un langage plus net et poli que le mien : et tel que je
le voy aux ouvrages de beaucoup, qui l'ont non seulement adouci sur le meilleur
Idiome François, mais ont tellement naturalisé les manieres de parler
Grecques, Romaines, Italiennes et Espagnoles, qu'elles semblent avoir cru en
nostre propre terroir. Ce que je n'enten pas du parler d’aujourdhuy, quand il
est tout confit en antitheses et contrarietez, et dont userent quelques Latins
soubs l'Empire de Neron : Parler di-je, que quelques Italiens font tenir
aux Pedants et aux Docteurs introduits en leurs Comedies : et duquel jamais
le grave Virgile, Ciceron, et autres Peres de la langue Romaine, n’userent en
leurs vers ni en leurs escrits. Je ne le di pas pour blamer du tout ces figures
pointues, ni moins pour pour m’en formaliser autrement, j’en parle sans
querelle. Mais pour les prier de m’excuser en ma franchise et en ma façon
d’escrire (que je reconnoy vraiment bien maigre et steril) et considerer
qu’ayant fait voir de mes vers à la France il y a prés de cinquante ans, il
seroit trop tard de me deguiser desormais, et bien dificile de changer mon
stile et de ma main. Toutefois je me ravise, les vers maintenant sont peu
d’estime, Lecteur, n’achette point les miens : au moins je n’auray
que faire par ce moyen, que tu m’excuses, et toy, tu n’auras moindre
contentement.