Art Poétique françois
Pour
l'instruction des jeunes studieux, et encore peu avancez en la Pöésie Françoise
1548
Du coq a l'asne. chap. IX
Je
desire pour la perféction de de toy pöete futur, en toy parfaite
congnoissance des langues Gréque et Latine : car elles sont lés deux forges
dont nous tirons lés piéces meilleures de notre harnois, come je t'ai averty
par cy devant en plusieurs endrois : et tu peux voir encor en ce Pöéme, que
nous avons decouvert puisnaguéres : et l'ont sés premiers autheurs nomé,
Coq a l'asne, pour la variété inconstante dés non cohérens propos, que lés
François expriment par le proverbe du saut du Coq a l'asne. Sa matiére sont
lés vices de chacun, qui y sont repris librement par la supression du
nom de l'autheur. Sa plus grande élégance est sa plus grande absurdité de
suite de propos, qui est augmentée par la rylme platte, et les vers de huit
syllabes. L'exemplaire en est chéz Marot, premier inventeur dés Coq a
l'asne, et premier en toute sortes d'autheur d'iceux, si tu ne lés veus
recercher de plus loin. Car a la vérité lés Satyres de Juvénal, Perse, et
Horace, sont Coqs a l'asne Latins
: ou a mieus dire, lés Coqs a l'asne de Marot sont pures Satyres Françoises,
comme je t'avois commencé a dire a l'entrée de ce chapitre. Mais sois fin et
avisé en lés faisant, a fin de ne tomber au vice de je ne say quelz, non Pöetes,
mais rymeurs, qui esmus de la faveur qu'avoient rencontré ceus de Marot pour
leur nouveauté et bonne grace, et de téle amour envers leurs sotz
oeuvres qu'ont les Singes envers leurs lais petis, n'ont eu honte par cy
devant, et ne creignent tous les jours de publier dés rymasseries, qui ne
meritent nom de Coq a l'asne, ne de Satyres, tant sont licencieuses, lascives,
effrénées, et autrement sottement inventées et composées.
Commentaire
: ce passage nous interesse principalement pour trois raisons.
Tout
d'abord, il est symptomatique de la démarche utilisée par Sébillet tout du
long de son Art Poétique. Il tend de façon répétitive à unifier les
traditions les plus diverses, à mettre sous la même égide des conceptions
littéraires et philosophiques parfois inconciliables.
Regardons
notre texte de plus prés : partant de la nécessité de lire le latin et le
grec, Sébillet s'achemine vers le Coq à l'Ane. Etrange rapprochement,
sachant que les grecs ne composérent aucune Satire : ne serait-ce pas un
moyen de réhausser, de revaloriser ce genre, malgré tout, décrié, en lui
donnant une importance aussi grande qu'aux genres greco-latins (
"car elles sont lés deux forges dont nous tirons lés piéces meilleures
de notre harnois, come je t'ai averty par cy devant en plusieurs endrois : et
tu peux voir encor en ce Pöéme, que nous avons decouvert puisnaguéres : et
l'ont sés premiers autheurs nomé, Coq a l'asne[...]). Ainsi un genre
fondamentalement marotique côtoie soudainement les grands genres dont Sébillet
vient de nous faire l'inventaire : Chant Lyrique et Ode (II, 6), Epistre et
Elegie (II, 7), Eclogue (II, 8) Tour de passe-passe afin de légitimer un
genre nouveau, mais aussi démarche productive qui se refuse de scléroser les
traditions les unes par rapport aux autres, et qui offre au poète une
multitude de sources grâce à ce syncrétisme tout à fait original.
Deuxiémement,
Sébillet condamne ouvertement les "Rymeurs" et les
"Rymasseries", c'est à dire qu'il refuse une poésie reposant
uniquement sur son aspect formel, une poésie se définissant avant tout par la
virtuosité des sonorités à la rime, et cela afin d'instaurer une poésie de
la "variété" et de l'"élégance", une poésie qui tend
vers autre chose qu'elle-même, qui se donne ainsi pour but de décrire "lés vices
de chacun". Cette affirmation d'une haute poésie est tout à fait
originale en 1548 et Du Bellay, l'année qui suit, ne dira pas autre chose dans
la Deffence. Mais finalement, cette
condamnation du mauvais poète empiète littéralement sur le reste du
chapitre, représentant à elle seule plus d'un quart du développement : et
cela fait sens, si nous nous attachons à considérer l'argumentation mise en
place de façon globale. Ce passage se construit en 3 parties :
transition/accroche valorisante pour le Coq à l'asne - brève définition du
genre avec en son centre un éloge de Marot qui transcende même le genre
traité ici-même - condamnation quasi-burlesque faite d'images et
d'invectives. Donc que nous reste-t-il d'essentiel...? Marot ! qui vient en
quelque sorte résumer et condenser à lui seul cet essai de définition :
tout tourne autour de lui, même les satiriques latins !
Mais
enfin, que cela ne nous empêche pas de considérer avec grand interet cette
approche de la Satire qui, ici, n'a aucune existence en soit, n'étant
considérée que par défaut (cette ligne de partage est fondamentale en ce
qui concerne la théorisation de la Satire à la Renaissance : comment définir
un genre que nous ne pratiquons pas ?). Ainsi le Coq à l'Ane/Satyre répond
à certaines définitions attendues et présentes dans la tradition de la
Satire régulière : rejet de l'attaque personnelle, mise en avant de la variété,
de l'inconstance, du caractère disparate et enfin emploie des rimes plates.
Mais l'octosyllabe, l'absence de tout projet parénétique, et plus
simplement, l'absence d'ambition particulière et propre à la Satire
constitue un manque considérable.
Ainsi,
le développement de Sébillet fonctionne plus comme une valorisation d'une
pratique poétique et d'un poète en particulier que comme un essai de définition
formelle. Mais malgré cela, ce témoignage nous est précieux, car il nous
dit clairement la difficulté pour ces hommes de la Renaissance de saisir la
spécificité de la Satire : ses frontière floues, son caractère générique
presque essentiellement (finalement) « tonal », son moi poétique
omniprésent. Et donc comment faire face à un tel désarroi si ce n’est
d’établir un rapprochement avec une pratique qui nous est familière ?
A.P.
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