Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


Jacques Peletier du Mans / L'Art Pöetique
de Jaques Peletier du Mans /
Departi an deus Livres
1555

Note sur l'orthographe utilisée : Nous modernisons complètement l'orthographe. Peletier étant un réformateur de l'orthographe, nous ne pouvons pas rendre compte ici de la richesse des signes utilisés, ainsi nous préférons vous donner à lire un texte entièrement remodelé selon les conventions actuelles plutôt qu'un texte tronqué et partiellement transcrit. Nous ne conserverons que la ponctuation du texte original.

La Satire[1] est un genre de Poème mordant[2]. Quant à l'Etymologie du mot, je ne m'en travaillerais pas beaucoup. Tant y a, qu'à l'opinion d'Horace, elle semble avoir été dite des Satyres : qui étaient un genre d'animaux Libiques, ayant figure humaine, excepté qu'ils étaient cornus. Et par ce qu'ils  étaient pétulants et lascifs[3] : on les introduisait en cette façon de Poème : pour autant qu'au commencement les Poètes qui reprenaient publiquement les Vices, se couvrirent de ces personnages : comme quasi voulant dire que ce n'étaient qu'une risée. Ainsi que de notre temps a fait Clément Marot par son Coq à l'Ane, vraie espèce de satire : lui donnant ce titre la (combien qu'un peu abject) afin qu'il y eut moindre occasion de prendre effet à ses propos égarés : toutefois piquants et riants. Car comme dit le Satirique, Qui empêche qu'on ne dit vrai tout en riant ? Ce genre ici n'est pas trop sur de notre temps. Et encore de mon avis, en quelque temps que ce soit[4], il est d'assez petite conséquence : d'autant que ceux qu'on reprend , tant s'en faut qu'ils aient à se reformer par là : qu'ils ne font que s'en aigrir d'avantage. Car il n'y a chose si odieuse, qu'une répréhension personnelle, qui se fait publiquement. Toutefois, une Satire bien écrite, peut servir aux temps qui viennent après : et peut contenter les hommes convoiteus des choses passées : par ce qu'elle doit être pleine de divers propos et de diverses personnes : chose qui peut servir au Lecteur, pour distinguer et accorder les temps que se sont ; faites telles choses et elles, et par qui. Bref, la Satire est comme le fiel de l'Histoire : car en elle ne se décrit que la vérité des vices. Il n'est point ici besoin ici d’avertir ceux qui en écriront, qu’il n’est point à usurper ce mot de Coq à l'Ane : Car c'est chercher trop loin son titre chez le populaire : Et encore moins de l'Ane au Coq[5], ni du Coq à la Geline, titres ridicules et ineptes : desquels se sont joués tout un temps ne sais quels Rimeurs, qui ont sut couvrir leur moqueries à l'imitation, ce leur semblait , de Clément Marot : pensant qu'il eut fait un Coq écrivant à un Ane. Mais c’était, que son Epître sautait du Coq à l’Ane : ainsi que même il dit en la première qu'il fit[6] : c'est à dire, de propos en autre : Proverbe tiré du mauvais conteur, qui en parlant de son Coq, tout soudain s'avisait de son Ane. Mais c'est trop, d'une chose si vulgaire.



[1] Peletier emploie bien la graphie “Satire” et non Satyre

[2] Traduction de Dioméde : "Satyra dicitur carmen apud Romanos nunc quidem maledicum"

[3] Traduction de Donat : "quae a satyris, quos in iocis semper ac petulantiis deos scimus esse", "pétulant" est à prendre au sens d'insolent, qui cherche à attaquer quelqu'un ou quelque chose.

[4] Souvenir de Donat : "Quod idem genus comoediae multis offuit poetis, cum in suspicionem potentibus civium venissent illorum facta descripsisse in peius ac deformasse genus stilo carminis"

[5] Cette imitation de Marot est dûe à Eustorg de beaulieu : Epistre de l'asne au coq dans Les divers Rapports, Lyon, 1537. Henri Meylan en 1956 (Epistres du coq à l'anse. Contribution à l'hsitoire de la satire au XVI° s., Genève, Droz, 1956, XXVIII-130 p.) voulu faire de ce poéme le premier Coq à l'ane d'aprés la date de rédaction mentionnée par le poéte lui-même au sein de son oeuvre : 1530 (Sachant que la premiére "Espitre du coq à Lasne" de Marot fut écrite et publié en 1531 :Les Opuscules et petitz traictez de Clement Marot, Lyon, O.Arnoullet, s.d.), mais comme l'a trés bien démontré C.A. Mayer (MAROT, Clément, Oeuvres Complétes II... p.11-13) ce seul argument est bien trop sujet à caution.

[6] "Or Lyon, puis qu'il t'a pleu veoir
Mon Epistre jusques icy,
Je te supply m'excuser si
Du Coq à l'Asne voys saultant,
Et que ta plume en fasse aultant,
Affin de dire en petit Metre
Ce que j'ay oublié d'y mettre" v.120-126 de "L'epistre du Coq en l'Asne à Lyon Jamet de Sansay en poictou"


Commentaire : Ce texte alambiqué, sur la forme et sur le fond,  pose, semble-t-il, un grand nombre de problèmes. Ainsi essayons d’en saisir l’intérêt et la place qu’il donne à la Satire vis à vis du Coq à l’Ane.

Comme nous avons essayé de le montrer par nos quelques notes, Peletier reprend en introduction les topoï classiques du discours sur la Satire, ceux-ci étant mise en place par Donat et Diomède (il n’est pas certain qu’il s’agisse d’influences directes mais il est bien plus probable que Peletier réutilise ces lieux communs par le biais du discours théorique italien), ainsi nous retrouvons  sous sa plume une définition liminaire type, un discours sur l’étymologie, les dangers qui entourent le poète satirique, et l’aspect disparate de cette poésie.

Au-delà de cette première tradition clairement identifiable, Peletier est tributaire d’un second discours théorique, celui de Sébillet : rapprochement du Coq à l’Ane et de la Satire par le biais de Marot, et éloge indirect de Marot en comparaison avec les « Rimeurs » (terme que l’on trouve déjà chez Sébillet).

Enfin, troisième influence, celle de la Pléiade ou plutôt de la Deffence de Du Bellay et de son jugement sévère sur le Coq à l’Ane : « cete inepte appellation de Coq, à l’Asne, […] ».

Peletier se situe donc au confluent de sources diverses et, à première vue, inconciliables : le titre Coq à l’Ane est jugé comme « abject » et « vulgaire », mais Marot est mise au devant de la scène ; la Satire essaie d’être considérée en elle-même mais Peletier ne peut faire autrement que de revenir sur la pratique poétique la plus courante pour ses lecteurs : le Coq à l’Ane ; et le genre même de la Satire semble mis en péril par sa nécessaire tension vers la critique personnelle.

Mais sur ce fond de discours fort peu original se dessinent des prises de position plus personnelles, elles sont de trois sortes.

Tout d’abord, dans son appréciation de Marot : « toutefois piquants et riants » qui lui permet de mettre en avant, à travers des catégories légérement remaniées de la rhétorique cicéronienne (« mouere » et « delectare »), une spécificité de la tonalité du poème satirique, tout en gardant la virtualité propre au mode interrogatif en citant Horace : « Qui empêche qu'on ne dit vrai tout en riant ? (Horace, Satire I, 1, 24-25 : "quamquam ridentem dicere uerum quid etat ?") ».La liberté prise vis à vis de son modèle est ici importante. Alors qu'Horace dans la Satire I, 1 se contente de justifier son ton léger, la synthèse rhétorico-horatienne que propose Peletier développe, en quelques phrases, une véritable esthétique de la Satire : un ton, une manière, un effet, un but.

Ensuite, et en réutilisant la même conjonction « toutefois » (comme si son appréhension de la Satire devait passer par une série de modulations), il confère une fonction fort originale à la « Satire bien écrite » : une vérité historique porteuse de sens et de leçons pour les générations à venir !

Enfin, dernière prise de position : la condamnation du titre du Coq à l’Ane : « Il n'est point besoin ici d’avertir ceux qui en écriront, qu’il n’est point à usurper ce mot de Coq à l'Ane », usurper étant à prendre au sens étymologique de « faire usage de ».

Dernier précision afin d’en tirer du sens : Peletier ne réfléchit pas sur l’aspect formel de la Satire, comme l’avaient fait avant lui Sébillet et Du Bellay en s’opposant totalement. Il n’appréhende la satire que sur son contenu, sur sa tonalité : alors est-ce un oubli ? est-ce l’expression d’une gêne insoluble vis à vis du genre satirique ? ou bien est-ce volontaire ?

Au vue du texte, nous répondrions par autre chose : ce n’est pas ce qui l’intéresse ! car qu’est ce qui est finalement central dans ce passage ? le Coq l’Ane ? Marot (comme chez Sébillet) ? la Satire ? non, rien de cela, mais la notion qui est répétée à deux reprise de « vrai » et de « vérité ». Une vérité qui ébranle (le « mouere » cicéronnien), une vérité « piquante » (qui touche au vif), c’est à dire, en quelque sorte, une vérité personnelle mais en même temps une vérité générale et historique qui tient le rôle d’un discours universel sur l’Homme!

Alors soudain pour Peletier, la Satire, dont le Coq à l’Ane n’est qu’une « espèce» (à l’inverse de Sébillet pour qui les Satires sont Coqs a l'asne Latins” et à l’inverse de Laudun pour qui aussi «Le Coq à l'asne des Latins sont les Satyres »), devient doublement positive, répondant à une haute conception de la Poésie tant par sa possible pérennité que par le rôle qu’elle est susceptible de jouer dans le présent.



A.P.