Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


"Advertissement au lecteur" dans Le Cabinet Satyrique, éd. critique, par F. Fleuret et L. Perceau, Paris, Jean Fort, 1924, Tome I, p.5-11

                 Advertissement au lecteur

Curieux Lecteur, il y peut avoir un an que la fatale ambition de quelques gens sans cerveau exposa,comme par rareté, un monstre à ta veue : il portoit en chef le nom de livre, et n'avoit en soy rien moins que cela. La matière y estoit en la plus part de ces membres, la forme en quelques uns, l'ordre en nul ; inégalité, meslange, confusion par tout. Je croy que la nature qui en fit l'assemblage estoit Démocritienne, et qu'elle s'attendoit que le hazard luy en formeroit un corps bien composé : mais bien loin de cela, là où devoit estre la teste s'eslevoit mal à propos une cuisse, le col estoit placé dessous le ventre, les espaules servoient de pieds, bref toutes les parties, comme à l'envy, sembloient s'efforcer à s’esloigner de leur assiettte naturelle. Les Muses et leurs Nourrissons que l'on en avoit faits les Peres, eurrent horreur ce le voir tel à sa naissance et désavouerent, d'une voix commune ce vicieux accouchement. Il n'y eut point d'ame pour peu qu'elle eust d'inclination à leurs mérites, qui ne sentit leur affliction, et qui ne desirast passionnément de la soulager, si elle estoit capable de consolation. Il est vray que la chose estoit comme déplorée, et plusieurs avec regret se sont empeschez de l'entreprendre, de peur de tomber en la mesme faute qu'ils trouvoient blasmable en autruy. En fin, touché de ceste douleur commune, je me suis avancé à ce pénible ouvrage, non par vanité : (car outre ce qu'elle m'est du tout estrange, célant mon nom, j'otte fout soupçon que cela. soit qui me le face faire) mais seulement pour me trouver es mains plus de moyens de l'acheminer à bien, que pas un autre, ce croy-je. Pièce à pièce et morceau à morceau, jusques aux plus petites parcelles, j'ay exactement recherché leur propre et naïfve constitution, y ay inceré par cy par là ce que l'ingrate négligence de ces escervelez y avoit obmis absurdement en la pluspart, et les ay fidellement restituées selon l'intention de leur nature, rejettant avec rigueur ce qui estoit indigne d'entrer en la structure d'un ouvrage dont les parties doivent avoir de la ressemblance et de la bonté, et non seulement cela, mais encore y adjoustant plus d'une fois autant qu'il n'y en avoit, j'ay préparé ce corps à recevoir une juste et louable grandeur. Or, ce que tu dois estimer en cecy est qu'il n'y a rien en tous ces amas que de beau, de rare et d'exquis, que les plus délicates oreilles du temps n'ayent approuvé, et qui n'ait passé par l'estamine la moins interressée du siècle : l'une y est pour la conception et pour la pointe, l'autre pour la doctrine artistement déduite, l'autre pour la facilité et netteté, la plus part pour tout ensemble, si bien que sans te préoccuper, je te dis que tu dois croire, dequoy que ce soit qui s'y trouve, que puisqu'il y est il est estimable. Pour moy, je te veux dire icy que, bien que peut-estre je l'eusse peu, il n'y a rien du tout de moy, tant pour ce que je me défie de mon jugement en ce qui me touche, que pour ne monstrer pas que je vueille faire passer mes choses pour bonnes parmy tant de bonté, et t'obliger à me louer, en la louange que tu donneras sans doute à ce livre. Ronsard y préside, Belleau s'y signale, Desportes les y suit (et ceux-cy en choses non veues en leurs œuvres séparées), Sigognes, Motin, Régnier, Berthelot, Maynard, et tout le reste des esprits libres de ce temps, y font voir purement ce qu'ils ont desjà monstré, et ce qui leur restoit à donner au public. Je sçay qu'il y a des rechignés par le monde qui blasmeront mon travail, improuvant les matières que ce livre contient : mais je ne m'arresteray point à leur respondre pour les esclaircir, car estant pour la pluspart esprits foibles, ils ont pour propriété d'estre opiniâtres en leurs opinions, et autant incapables de raison que de légitime vertu. A toy bien (discret lecteur) te diray-je que la mesme raison qui faisoit aux sages Lacedemoniens yvrer les Ilotes, et les monstrer a leurs enfans en cest estat, cette l'a mesme a porté ces divins esprits à traiter ces matières en leur nudité, et sans desguisement les proposer a la veue d'un chacun, les uns et les autres, non pour les faire imiter, ains pour, en la saleté et impureté des choses monstrées, comme contraindre les esprits a les fuir et avoir en horreur. Ainsi en ont usé les anciens Comicques et Grecs et Romains ; ainsi Horace, Juvenal, Perse, Martial, et tous plains (sic) d'autres Satyriques, que l'injure des temps nous a ravy. Pétrone et l'Apulée n'avoient point d'autre but ; ç'a esté seulement celuy du parfaict Guzman en Espagne, de nostre temps, et l'Euphormio s'y estant si bien pris, a bien monstre par son Apologie le profit qu'il prétendoit faire par ses invectives et répréhensions. Qui peut nier celuy qu'ont fait le Bernia (4) en Italie et le mesme Regnier en France ? Ce sont Philosophes deguisez, dont les moralitez attachées avec énergie aux vices des particuliers entrent avec plaisir au plus profont de l'âme à son insceu, si bien qu'elle recognoist plustost le bien que le lieu d'où il luy vient. Et qui me presseroit davantage là-dessus, je demanderois que doivent avoir de plus contraint ces temps cy (si le vice y règne autant que jamais) que n'avoient les Anciens, où les mesdisances approuvées plustost que punies, estoient récompensées par les offencés, où les Soldats, au triomphe du plus grand Capitaine du monde, l'accusoient luy mesme des vices que la plus part croyoient n'estre pas en luy ; et neantmoins il est certain, en l'estat de vivre où nous sommes, qu'il nous est moins permis de pécher qu'au leur, et par conséquent plus nécessaire d'obvier aux fautes par toutes inventions, bien qu'en apparence deshonnestes, estant loy naturelle que de deux maux il faut choisir le moindre. Ainsi le Chirurgien coupe le bras avec douleur pour ne perdre tout le corps, ainsi pour mesme raison les Anciennes Républiques permettoient les bordeaux publics, et quelques modernes avec prudence le font : car quel est l'effect au pis de cette lecture ? l'oreille chaste en est lezée, mais le cœur chaste en est fortifié, le cœur impudicq en est entretenu mais l'âme impudicque en est rappellée à son devoir par le portraict de sa difformité. Cela proprement est creuser et perdre un peu de terre pour esgouter un champ entièrement noyé. Au reste, tout Poëte est libre et lascif, et peu ou point en trouverra t'on dont l'entousiasme n'ait porté l'esprit à s'esgayer ou dans la respréheneion des vices ou dans la description de ses contentemens ; leurs œuvres, pour la pluspart, en sont farcies, ou par propre sujet, ou par occasion : tous les Satyriques ont à tasche le premier ; pour le second, Homère en des endroits s'y est emporté, Théocrite l'a affecté, Virgile s'y est pleu, en l'un et autre en sa. Didon, et en son Averne ; Ovide n'est autre choie ; Catulle, Properce, Tibulle, n'avoient presque point d'autres subjects ; Ausone, poëte Chrestien, l'a fait plus péniblement et plus lascivement qu'aucun de ceux-cy ; Marulle y a beaucoup travaillé ; Jean second semble ne se satisfaire qu'en cela ; je ne dis rien de Bèze, quoy que gentil Aulheur (car il m'est suspect) ; Buccanan y a employé sa plus forte vigueur. Nos Italiens, nos Espagnols, nos François à l'envy, qui ouvertement, qui par allusion, se sont pénez sans peine a exprimer leurs conceptions sur cela. Si bien que blasmer cecy, sera vélipender en gros ce que l'on estime en détail, où il n'y peut avec raison avoir suject de blasme, sinon à y avoir inséré trop de choses a estimer. Et puis ce n'est point un Rablais (sic) (dont pourtant les œuvres sont communes et comme permises en toutes mains). Toute impieté en est hors, le respect aux choses divines y est exactement gardé ; que si parfois il s'y coule quelque chose d'approchant à cela, bien qu'il soit supportable, que les pointes en soient innocentes, il ne s'y en trouvera point, pour ce que la fin de la Satyre n'est pas de diffamer la personne, ains le vice, et si parfois elle luy suppose des noms, c'est pour luy donner corps et le rendre perceptible, et, ainsi, prenant l'universel sous un nom indiffèrent, corriger sans offence le général, que les Prédicateurs mesme tiennent à devoir d'entreprendre. Davantage j'ay à te dire qu'une des considérations qui m'ont faict te donner cecy (sçache m'en bon ou mauvais gré, il ne m'en chaut), est que comme l'expérience m'a monstré que les choses les plus interdittes sont les plus désistées et recherchées, et estant trouvées les plus chéries et les plus examinées, j'ay creu, en te donnant librement ce que jusques icy a esté si rare, que la possession t'en rassasiera jusques au desgoust, sinon au mespris, l'a où les retenant cachées en l'ombre d'un fidelle cabinet, ce seroit tousjours aiguiser ta curiosité, et t'en faire cercher la veue avec plus d'impacience que d'édification. Il seroit icy à propos de te faire cas de l'ordre et de la disposition des parties de ce volume, mais je ne puis, pour ce qu'elle est toute de moy, et que j'ay autant de peine à louer mon travail, que de facilité à estimer celuy d'autruy ; seulement te diray-je qu'elle est au mieux qu'elle m'a semblé qu'elle d'eust estre pour ton contentement et pour sa beauté ; chaque chose au moins est reduitte sous son tiltre particulier, avec telle abondance et si peu d'affectation, qu'il te doit sembler (veu l'égalité de la suitte) que ceste diversité d'esprits ait unanimement conspiré au bastiment de cet ouvrage pour le rendre accomply. Ce que j'ay faict pour l'ordre des chefs en général, et en particulier, je le laisse à ta discrétion de le juger, te priant seulement pour toute récompense d'y prendre garde exactement : car c'est en l'examen judicieux de ces choses que je veux espérer de te plaire ; entre une telle quantité de pièces, néantmoins, il s'en est rencontré qui n'ont point trouvé de compagnie, celles-là ont esté mises a part sous le nom de meslanges, où parmy le désordre encore y a t-il eu quelque espèce d'ordre gardé. Et de plus, je n'ay point creu qu'il peust estre parfaict, sans la table de toutes les Poésies qui y sont contenues, et celle là je la luy ay faite exacte et entière. De sorte que ce corps de Livre peut sang vanité et sans arrogance s'attribuer ce nom, tant pour la beauté de ses membres, que pour leur légitime et naturelle collocation, enquoy consiste le plus la grace et l'espoir de vie, qui ne peut estre ny aux monstres ny aux avortons. Aussi je t'avertis, Lecteur, qu'ayant ce présent Livre tu n'as que faire de chercher le Recueil des vers satyriques, les Satyres de Régnier, pour avoir ce meslange qui est en suitte, les Muses gaillardes, et les Satyres bastardes. Reçoy-le, amy Lecteur, et croy, l'ayant, posséder la fleur exquise de toute la gentillesse Poëtique et satyrique. Tu m'en sçauras gré si tu veux : mais sçache que je t'oblige et que je cognois t'obliger. Adieu.