AU
LECTEUR
Candide
Lecteur, Pour fermer la bouche au zoïle
envieux et reprimer ses insolentes bouffées, trois poincts
d’advertissement sont necessaires au front de ce Livre : ce sera
l’inexpugnable Gerion
qui triomphera des traicts de la medisance, et qui fera retapir ceste furie
en ses sombres et enfumez cachots. Le premier, que quelques Poëmes sont icy
inserez qui furent jadis le pucelage de ma Muse, et partant d’un stille
moins nerveux et de termes moins rehaussez, tout semblables aux fruicts
hastifs, encore acerbes ou insipides (quoy qu’en ces premieres fougues
paraissoit desjà combien j’aurois un jour de credit avec les Sœurs). Je
n’en pretends toutes fois excuser la mediocrité, car je sais bien que :
Mediocribus
esse Poëtis,
Non
dii, non homines, non concessere columnae.
Mais je desire qu’on ne recherche
point en ces avortons un assortiment des pièces requises à un poëme
parfait, et qui coule d’une veine foisonnante en conceptions, grosse des
tresors d’une longue et laborieuse estude.
Le 2.
poinct regarde ces ames chagrines, tetriques
et mauplaisantes, que Jupiter ny Venus ne veirent jamais que d’un aspect
d’opposition. Je sçay bien que tels esprits petris des excremens de
Saturne, se renfrogneront à la Catonienne, si leurs yeux de Hibou se
daignent jetter icy sur quelques Epigrammes un peu libres, et qui sentent
leur Mardy-gras, mais je diray à ces pisse-vinaigre que chaque peinture
veut son jour, et que ces mots de gueulle ne pouvoient mieux prendre scéance
qu’auprez de la satyre. Puis ut foedis animantibus scitè effictis
delectamur, ita in Poësi, quia est rerum adumbratio, etiam mala rectè
efficta delectant..
Le 3.
poinct respondra à ceux qui blâmeront l’ordre desordonné de ces
ouvrages, en ce que j’arrange en mesme table le serieux Jupiter et Mome le
facetieux,
la douillette Venus et Pallas la guerriere ; sçachent donc ces libres
censeurs, que les Intermedes ont de la bienseance aux Tragedies, et qu’aux
plus somptueux bancquets les r’agousts et sallades ont leur place près
les viandes plus solides : joinct que les Doctes en savent assez que satyra
quasi satura dici videtur, pour la variété tant des vers que des
choses qui s’y traitent, quelques-uns empruntent l’invention de la
satyre, a satyra lance, quae referta multis variisque primitiis in
sacrificiis diis offerebatur ;
d’autres la disent d’une Loy ainsi nommée par Saluste, quae uno
rogatu multa simul comprobat ;
Varon veut qu’elle vienne d’un certain genre de pâtisserie, ou d’un
far ou pot pourry de divers ingrediens, car au second livre de ses plautines
questions il luy donne ceste définition : Satyra est uva passa et
polenta et nuclei pinei ex musto conspersi.
D’autres tirent son origine des Satyres boccagers, monstres boucquins et
chevre-pieds, d’autant qu’en ce genre de Carmes, l’on se sert souvent
de parolles licencieuses dont ces rustres ont accoustumé d’entretenir les
Nimphes et Bergeres. Quoy que c’en soit, il y a tousjours du meslange, ce
que j’ay observé en la disposition de mes Satyres. Les hommes d’Estat y
remarqueront des vives attaintes sur les corruptions du Siecle ; les
esprits mordans et Satyriques prendront plaisir à la vehemence des pointes,
et les plus melancholiques y trouveront de quoy derider leur front. Au
reste, (mon cher Lecteur) si quelque chose s’est échapé d’incorrect à
l’impression, tu en attribu’ras la cause à mes urgentes occupations, et
espereras le tout en meilleur ordre à la seconde Edition.
A Dieu.