Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


"Avis au Lecteur" du Banquet des Muses, Rouen, D. Ferrand, 1623.
avec les notes de Sandra Cureau


AU LECTEUR

 

Candide Lecteur, Pour fermer la bouche au zoïle[1] envieux et reprimer ses insolentes bouffées, trois poincts d’advertissement sont necessaires au front de ce Livre : ce sera l’inexpugnable Gerion[2] qui triomphera des traicts de la medisance, et qui fera retapir ceste furie en ses sombres et enfumez cachots. Le premier, que quelques Poëmes sont icy inserez qui furent jadis le pucelage de ma Muse, et partant d’un stille moins nerveux et de termes moins rehaussez, tout semblables aux fruicts hastifs, encore acerbes ou insipides (quoy qu’en ces premieres fougues paraissoit desjà combien j’aurois un jour de credit avec les Sœurs). Je n’en pretends toutes fois excuser la mediocrité, car je sais bien que :

Mediocribus esse Poëtis,

Non dii, non homines, non concessere columnae.[3]

Mais je desire qu’on ne recherche point en ces avortons un assortiment des pièces requises à un poëme parfait, et qui coule d’une veine foisonnante en conceptions, grosse des tresors d’une longue et laborieuse estude.

Le 2. poinct regarde ces ames chagrines, tetriques[4] et mauplaisantes, que Jupiter ny Venus ne veirent jamais que d’un aspect d’opposition. Je sçay bien que tels esprits petris des excremens de Saturne, se renfrogneront à la Catonienne, si leurs yeux de Hibou se daignent jetter icy sur quelques Epigrammes un peu libres, et qui sentent leur Mardy-gras, mais je diray à ces pisse-vinaigre que chaque peinture veut son jour, et que ces mots de gueulle ne pouvoient mieux prendre scéance qu’auprez de la satyre. Puis ut foedis animantibus scitè effictis delectamur, ita in Poësi, quia est rerum adumbratio, etiam mala rectè efficta delectant..

Le 3. poinct respondra à ceux qui blâmeront l’ordre desordonné de ces ouvrages, en ce que j’arrange en mesme table le serieux Jupiter et Mome le facetieux[5], la douillette Venus et Pallas la guerriere ; sçachent donc ces libres censeurs, que les Intermedes ont de la bienseance aux Tragedies, et qu’aux plus somptueux bancquets les r’agousts et sallades ont leur place près les viandes plus solides : joinct que les Doctes en savent assez que satyra quasi satura dici videtur, pour la variété tant des vers que des choses qui s’y traitent, quelques-uns empruntent l’invention de la satyre, a satyra lance, quae referta multis variisque primitiis in sacrificiis diis offerebatur[6] ; d’autres la disent d’une Loy ainsi nommée par Saluste, quae uno rogatu multa simul comprobat[7] ; Varon veut qu’elle vienne d’un certain genre de pâtisserie, ou d’un far ou pot pourry de divers ingrediens, car au second livre de ses plautines questions il luy donne ceste définition : Satyra est uva passa et polenta et nuclei pinei ex musto conspersi.[8] D’autres tirent son origine des Satyres boccagers, monstres boucquins et chevre-pieds, d’autant qu’en ce genre de Carmes, l’on se sert souvent de parolles licencieuses dont ces rustres ont accoustumé d’entretenir les Nimphes et Bergeres. Quoy que c’en soit, il y a tousjours du meslange, ce que j’ay observé en la disposition de mes Satyres. Les hommes d’Estat y remarqueront des vives attaintes sur les corruptions du Siecle ; les esprits mordans et Satyriques prendront plaisir à la vehemence des pointes, et les plus melancholiques y trouveront de quoy derider leur front. Au reste, (mon cher Lecteur) si quelque chose s’est échapé d’incorrect à l’impression, tu en attribu’ras la cause à mes urgentes occupations, et espereras le tout en meilleur ordre à la seconde Edition.

A Dieu.



[1] Sophiste grec, adversaire d’Homère.

[2] La référence à Géryon s’explique par le fait que l’argumentaire du poète se divise en trois points complémentaires. Selon la légende, Géryon avait trois corps et trois têtes et était réputé invincible. 

[3] Horace, Art Poétique, 372. (phrase exemplaire très connue à l’époque d’Auvray, à valeur quasi-proverbiale. Montaigne la cite, par exemple, in Essais, II, vii ; « De la présomption ».) Traduction de F. Villeneuve dans l’éd. Belles Lettres, 1955 : « …mais, d’être médiocres, nul ne l’a jamais permis aux poètes, ni les hommes, ni les dieux, ni les piliers <des libraires>. »

[4] Du latin tetricus, a, um : de mauvaise composition, de mauvaise humeur.

[5] Momus est le dieu de la dérision. Dieu mineur et quasi-absent de la littérature antique classique, il a été remis au goût du jour par les auteurs de la Renaissance, et notamment Alberti qui s’en est inspiré pour écrire son Momus (première parution : 1520). Pour mieux comprendre le sens qu’il prend dans cette œuvre, puis dans celles de nombreux humanistes, on se reportera avec profit à l’article que lui a consacré Patricia Eichel-Lojkine : « Le Sel noir du Momus d’Alberti » dans Rire des dieux, études rassemblées par Dominique Bertrand et Véronique Gély-Ghedira,Clermont-Ferrand,  CRMLC Université Blaise Pascal, 2000. p. 85-102.

[6] cf. Diomède, grammairien latin du IVe siècle (qui fait partie de ces érudits dont les écrits nous sont précieux parce qu'ils compilaient des ouvrages antérieurs perdus), in les Grammatici Latini éd. Keil vol.1 p. 485-486. Texte important pour l'origine de la satire latine et l'étymologie du mot, car Diomède y fait une définition aussi exhaustive que possible de ce genre littéraire, en s’appuyant sur les auteurs antiques. La citation exacte de Diomède serait, si l’on s’appuie sur le texte établi par Keil : « sive satura a lance quae referta variis multique primitiis in sacro apud priscos dis inferebatur et a copia ac saturitate rei satura vocabatur. »

[7] Il est curieux qu’Auvray attribue cette formule à Salluste : il s’agit en effet d’une citation approximative d’un  commentaire de Diomède sur un fragment de Lucilius, comme l’indique F. CHARPIN in LUCILIUS, Satires, Paris, Belles Lettres, 1978 – livres I-VIII, p. 93 : « Alii autem dictam putant a lege satura, quae uno rogatu multa simul comprehendat quad scilicet et satura carmine multa simul poemata comprehendentur. Cujus saturae legis Lucilius meminit in primo :

                                               per satyram aedilem factum qui legibus soluat.

[Traduction F. Charpin : « D’autres pensent que le mot de satire vient de l’expression lex satura, la loi qui dans un seul vote englobe plusieurs propositions, parce que, dans la satire aussi, plusieurs poèmes sont englobés. Lucilius cite la lex satura dans son premier livre :

                                Que (le Sénat ?) dispense d’obéir aux lois un édile nommé par une procédure de vote bloqué.]

[8] Il ne nous a pas été possible de retrouver cette citation attribuée à Varron dans les fragments qui nous restent de ses Satires Ménippées ; mais Diomède cite, toujours dans le même article, une définition qui semble très proche : « satura est uva passa et polenta et nuclei pini ex mulso consparsi », et qu’il attribue également à Varron.