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Exrait de MAGNIEN Michel, "Approches humanistes de la satire régulière : hésitations et réticences", in Littératures classiques, n° 24, printemps 1995 : « La satire en vers au xviie siècle », p. 12-16
Les Premières « Sati[y]res »
Afin d’illustrer la difficulté de la renaissance de la satire, il peut être éclairant […], de relever l’usage que l’on fait du terme même de sati[y]re dans les titres de pièces en vers publiées au cours du XVI siècle. La première occurrence attestée se découvre au sein des Œuvre de Maistre Roger de Collerye publiées à Paris en 1536 : un dialogue à cinq personnages, texte dramatique en octosyllabes, composé sans doute juste après le traité de Cambrai[...], s’y intitule en effet « Satyre pour les habitans d’Auxerre » Un peu plus tard, le régent Barthélémy Aneau confie à l’imprimeur Lyonnais Pierre de Tours le texte de la pièce qu’il a écrite et fait représenter l’année précédente (1541) par ses élèves du Collège de la Trinité : Lyon marchant, Satyre françoyse, sur la comparaison de Paris, Rohan, Orléans […] soubz Allegories, & Enigmes, par personnages mysticques |…]
Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’"une mise en forme dramatique du coq-à-lâne", ou d’une volonté de "faire de la satyre l’équivalent de la sotie", le terme désigne bien pour lors un genre dramatique, un texte en vers susceptible d’être joué sur scène, avatar confus du drame satyrique grec, autorisé par les flottements sensibles dans tous les textes théoriques de l'époque sur l’origine et le sens réels du terme latin satura, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
Ce sens,[...], va peu à peu s’effacer derrière celui que nous connaissons ; mais non sans hésitations. On voit ainsi Gilles Corrozet publier à la suite des Cent Considerations d’amour (Lyon, 1548) « La satire contre le fol amour » ; cette pièce en décasyllabes ne présente certes plus aucun caractère scénique ; mais elle prend plutôt la forme d’une longue invective à l’adresse de Cupidon que le ton de la satire régulière, et ses thèmes sont totalement étrangers à cette dernière. En 1576 encore, Philipe Bretin publie une invective contre un peintre qui refuse tout visiteur dans son atelier sous le titre de « Satire à un peintre ».
Vers 1552, la fameuse querelle opposant les deux Pierres (P.Ramus et P Gallamed), qui ébranle toute l’Université, excita la plume moqueuse de du Bellay ; il lança alors sa « Satyre de Maistre Pierre du Cuignet sur la Petromachie de l’université de Paris », longue pièce en octosyllabes à rimes plats. Or, si le ton en est indéniablement satirique, Du Bellay place sa composition dans une perspective et sous un patronage qui ne sont pas ceux des satiriques latins :
« Mais quoy, si Rome tant honnore
Et un Pasquille & un Marphore
Par leurs escripts si fort fameux
Pourquoy n’escriray-je comme eux ?
Comme eux donques je veux escrire,
A fin que Paris puisse dire
Que par un semblable miracle
Lespierres luy servent d’oracle. » (v. 285-292)
La pratique romaine ici invoquée est des plus contemporaines ; et un pasquin n’est point une satire. Voilà donc une pièce qui par sa forme et ses intentions affichées ne correspond pas aux canons classiques du genre, dont le titre faisait attendre l’application.
La première satire régulière imprimée en France est celle que J. Brunel a découvert au bout d’un ouvrage juridique à Poitier en 1557, dont il a livré une analyse détaillée. Œuvre de l’avocat poitevin Roger Maisonnier, elle est de facture « classique » : alexandrin à rimes plates, avec alternance des rimes masculines et féminines ; le décousu, résultant de transitions imitées de la comédie, le mélange des genres dominent au point que J.Brunel y voit « un fourre-tout, un bric-à-brac culturel » ; mais le dessein en est clairement parénétique et moral.
Cependant, Maisonnier semble n’avoir point renouvelé cette première tentative pour « transplanter aussi totalement que possible le genre romain dans la littérature française », et son entreprise n’a guère rencontré d’écho : il faut attendre 1563 pour voir Nicolas Margues publier sa Description du Monde desguisé, humble plaquette de huit feuillets, qui passe trop souvent pour le premier recueil français de « satyres ». Viennent ensuite, toujours isolés, l’essai manuscrit de Desportes (1568), puis les pièces publiées par Antoine du Verdier (1572), Jean le Masle (1580) et Amadis Jamyn (1584), et celles, aujourd’hui perdues, de Clovis Hesteau de Nuysement ou de Soffrey de Calignon, en partie publiées par le même Du Verdier dans sa Bibliothéque (1585).
On le constate, jusqu’au moment où Vauquelin entreprendra de composer des satires régulières (à la fin du règne d’Henri III), voire jusqu’à la publication des ses Diverses Pöesies en 1604, les pièces qui à la fois imitent les grands modèles antiques et portent effectivement le nom de satire se comptent sur les doigts des deux mains. Même si on y adjoint la pièce de Gabriel Bounin, ou celles, disparues, de Jean de la Gessée, la récolte est singulièrement pauvre. Notons en outre que Desportes mis à part – et c’est à ses tout débuts -, aucune des figures pour lors dominantes ne s’adonne à la composition de satires régulières.
Force est donc de conclure à leur rareté, que Vauquelin souligne encore en 1604 en ouvrant son Discours pour servir de Preface sur le sujet de la satyre :
«La Satyre estant une sorte de Pöesie qui n’est pas encores si commune en nostre France que les Tragedies & Comedies : j’ay bien voulu toucher quelque chose de l’antiqueté de ce sujet. » (t.I. p. 125 de l'éd. Travers)
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