Extrait de
Poétiques de la Renaissance : le modèle italien, le monde franco-bourguignon et leur héritage en France au XVIe siècle (sous la direction de Perrine Galand-Hallyn et Fernand Hallyn), Génève, Droz, 2001, p. 388-389.
L’Ethos incertain du poète satirique
La multiplication des éditions des grands poètes satiriques ne pouvaient que légitimer davantage la consécration de la satire en tant que genre littéraire à part entière et à encourager les poètes à se lancer sur les traces des grands modèles antiques. En France, Joachim du Bellay, dans sa Deffence appelle de ses vœux une renaissance de la grande satire romaine, à laquelle Vauquelin de la Fresnaye, Sonnet de Courval, Angot de l’Esponnière, Jean Auvray, Antoine Furetière, mais surtout Mathurin Régnier et Nicolas Boileau, donneront ses lettres de noblesse.
La satire demeure néanmoins un genre trouble, toujours en sursis et frappé de suspicion : le poète a beau s’efforcer de persuader le public du bien fondé de sa démarche, il ne parvient jamais à rendre son éthos inattaquable. Toujours présent sur lui les soupçons de médisance, de colère gratuite, de complaisance envers les bassesses du comique et la facilité du bon mot. Ces soupçons demeurent si forts que le genre satirique pâtira de la Contre-Réforme qui triomphe sous Louis XIV. En dépit de Boileau, la satire n’est pas un genre beaucoup estimé ; jamais en tout cas on ne la pratique avec bonne conscience. Pour prévenir cette défaveur, les poètes, comme d’ailleurs leurs ancêtres latins, consacrent de longs pans de leurs œuvres à expliquer le sens de leur démarche.
Voici les principaux traits de la figure du poète satirique, telle qu’elle se dessine au XVI siècle et au XVII. Le poète se présente en général comme un mélancolique que la société contemporaine révolte et scandalise. Il proclame hautement la pureté de ses intentions et cherche à mettre directement sa Muse au service d’une réformation des mœurs et même de l’Etat, par un usage subtil de la dédicace et de l’adresse. Pour asseoir son autorité, il revendique en humaniste l’héritage des trois grands latins, Horace, Perse et Juvénal ; mais il n’hésite pas non plus à se réclamer des différentes incarnations de l’orateur autorité à user pleinement, à des degrés divers, des ressources de sa véhémence et du comique : le conseiller, le juge, le prophète, le prédicateur. Le satirique est un nostalgique de la grandeur ; il présente son œuvre comme une épopée à l’envers ou plutôt une activité transitoire, en attendant que la société redevienne digne de la haute poésie épique. C’est pourquoi il rêve de devenir le poète attitré, voire le conseiller du Prince, de voir officialiser, sous la forme d’une charge, son goût de la censure et du jugement moral. A défaut de cette mission politique, le satirique se plaît à assumer une fonction civilisatrice , au service du raffinement des mœurs et du perfectionnement du goût ; il considère sa démarche comme un processus de régulation sociale et esthétique. Sa dénonciation des vices prend essentiellement la forme d’une réflexion sur l’usage du discours. L’éloge en particulier, qui est la fonction première et noble de la poésie a perdu à ses yeux sa vertu commémorative ; il a dégénéré en flatterie courtisane. La parole, à tous les échelons de la société, n’est plus qu’une jeu de masques où chacun s’efforce non pas d’élaborer des vérités communes au service des l’intérêt général, mais de tromper l’autre afin de promouvoir des intérêts privés. La satirique accomplit une mission roboratives de la dévaluation. L’authenticité et la vérité, dans un monde gangrené par l’imposture et les faux-semblants, ne peuvent émerger que grâce à la violence d’un arrachement. Les masques ne tombent jamais d’eux-mêmes, il faut les extirper par la dérision ou par la colère. Le satirique conçoit son œuvre comme un contre-discours qui purifie le langage de manière à lui redonner d’une part son pouvoir de dire la vérité, d’autre part son dynamisme poétique, autrement dit sa capacité à produire de l’éloge et à déférer les énergies. Tel est l’idéal qu’on voit à l’œuvre, non sans contradictions, chez les plus grand satiriques de la Renaissance et de l’Age classique : l’Arioste, Régnier, Boileau et Pope.
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