Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


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Extrait de : DEBAILLY Pascal. L’esthétique de la Satire chez Mathurin Régnier. Thèse de doctorat : Littérature française : Paris 10 : 1993, Tome 1, p.188-194.


Esthétique Satyrique

Il s’agit d’une poésie non-savante, avant tout bouffonne et réaliste, d’une misogynie souvent grossière, constamment tendue vers la recherche du mot de gueule. Elle s’adresse, en une époque marquée par la violence, à un public de gentilshommes surtout avides de jouissances et de brocardes épicés, à d’anciens soldats plus accoutumés à la rudesse des bivouacs qu’aux raffinements des alcôves. Mais elle reflète aussi une société de petits courtisans appauvris et de hobereaux de province, arrivés à Paris avec le Béarnais, qui cherchaient, à l’instar du baron de Faeneste, à compenser leur désoeuvrement ou leur situation matérielle difficile par un besoin excessif et souvent ridicule de paraître.

Cette poésie, qui répond dans un mouvement carnavalesque au traumatisme des guerres civiles, apparaît sur le plan littéraire comme une réaction contre le lyrisme savant et pétrarquisant des poètes de la Pléiade, mais aussi de Malherbe et de ses disciples, qui au même moment – ce qui n’est pas l’un des moindres paradoxes de l’époque - connaissaient un succès de plus en plus grand. Rabelais, Marot, le Ronsard des Gayetés et Folastries nourrissent la plus grande part de son inspiration, mais infléchie par la lecture de Berni et de ses épigones. Voici les thèmes récurrents qui seront indéfiniment développés dans tous les recueils : portrait grotesque de la déchéance physique de la femme, souvent maquerelle ou courtisane, dérision des fanfaronnades des cadets de Gascogne ou de leurs habits en loques, peinture de logis pouilleux et mal famés, invitation à la jouissance de plaisirs rapides et solides. Cette poésie, qui lasse à force d’exagération et de répétitions, de complaisance pour la laideur et la sexualité, est cependant parfois sauvée par la richesse inventive des images et par la force savoureuse du trait.

Sigogne est indiscutablement le maître du genre. Il réussit en effet à créer, par une recherche continue du choc sensible et avec une fantaisie qui confine au fantastique, un véritable univers poétique de la déchéance et de l’abomination. « Son regard, écrit H. Lafay, scrute l’envers horrifiant de tous les charmes et de toutes les séductions. » Le corps maudit et délabré de la courtisane, qui ne suscite plus que répulsion, devient l’occasion d’une descente infernale : il se métamorphose en lanterne pour une odyssée macabre et horrifiante, qui reproduit le malaise et l’extravagance du cauchemar. […]

Entraîné par « l'horreur et le desgous » de ces corps momifiés « Dont l’on cognoist l’anatomie / Au travers du cuir transperçant », le poète laisse dériver son imagination au gré de comparaisons délibérément bizarres et déroutantes :

« Son œillade louche et lizerne

Sembloit un verre de taverne

Terne, chassieux et crasseus,

Qui brille en sa morne estincelle

Comme un moucheron de chandelle

Quand un page a marché dessus. »

« Sa taille d’une venue

Sembloit une andouille menue,

Et son tetin tout transpercé,

Poivré d’un onguent de vérolle,

Sembloit un lièvre à l’espagnolle

Qu’on rotit sans estre lardé… »

Sigognes excelle aussi, avec ce réalisme agressif, à restituer l’ambiance d’endroits interlopes où les individus sont réduits à leur seule dimension physique :

« Entre la puce et la punaise

Sans chaire ny sans tabouret

Je suis icy mal à mon aise,

Dessus un lit de Cabaret :

A faire un malheureux repas,

De deux œufs en un omelettes,

Et néantmoins il est jour gras… »

 Le décalage burlesque, fondé sur la dérision de l’héroisme et du lyrisme pétrarquisant, est le principal ressort comique de ces textes. Le motif bernesque du lit permet ainsi au poète de railler le culte aristocratique du courage et les conventions de la poésie amoureuse :

« Chagrin haletant morfondu

Couché de travers etendu,

Pasle comme les mains d’un singe

Ayant sur l’estomac un linge,

Qu’avec besoin l’on ma chauffé :

Et m’estant justement coiffé

En femme qui bat la lessive,

Ie vous escrits cette missive

Madame pour vous faire voir

Que ie recognois le devoir

Dont envers vous mon cœur s’oblige…. »

Sur le plan strictement formel, les pièces libres du Parnasse. Tome Second et presque tous les poèmes des Muses Gaillardes sont écrits en octosyllabes, soit à rimes plates, soit à l’intérieur de sizains répondant au schéma aabccb ou ababcc. Avec cet usage satyrique de l’octosyllabe, nous retrouvons encore la tradition du coq-à-l’âne marotique, vivifié, en dépit de l’anathème de Du Bellay, par les pasquils des guerres de religion et les Mimes de Jean-Antoine de Baïf. Plusieurs poèmes de Muses Gaillardes, comme les deux Lettres en Galimatia de Sigogne, ressortissent à la pure technique du coq-à-l’âne. On a même, pendant longtemps, attribué à Régnier une Satyre en coq-à-l’âne. Ce lien avec le coq-à-l’âne et avec le pasquin maintenait aussi la mauvaise réputation de la satyre.En témoigne un poème de Berthelot, dans lequel il annonce qu’il se retire provisoirement de la cour, afin que se calme la fureur de ceux qui ont été blessés par la méchanceté de ses vers :

« Sçachez donc qu’un tas de faquins,

M’estimant faiseur de Pasquins,

On tous dit d’une voix inique

Que ma muse estoit satirique (…).

Car mon nom a plus de credit

Sur les faiseurs de medisances,

Que le Roy n’a sur les finances… »

Le sens négatif, mais en même temps attractifs, des termes satyre et satyrique est aussi à mettre en relation avec la vogue du Satyricon de Pétrone, qui donne naissance à des imitations en latin, comme  l’Euphormionis Lusini Satyricon de John Barclay, et favorise l’essor du roman comique français. C’est ainsi que seront publiés, dans le même esprit impertinent et grivois des recueils de poésies libre, un Romant satyrique de Jean de Lannel et , sans qu’on en connaisse l’auteur, les Aventures satyriques de Florinde. Satyre et roman comique reflètent alors le même besoin de gaillardise et de raillerie, exprimé par une esthétique de la dérision burlesque du lyrismes et de l’héroïsme, qui se mêle au goût de la varietas et du décousu.

Jamais, si l’on considère les poèmes de Sigogne, de Motin et de Berthelot, ainsi que les débuts du roman comique, le terme satyre n’a semblé plus éloigné de l’idéal de la satire lucilienne prôné par Du Bellay et par Vauquelin de la Fresnaye. Si l’on s’en tient en effet aux recueils de poésies libre du temps de Régnier, mais aussi à ceux qui amplifieront les virtualités de ce genre jusqu’au procès de Théophile, le terme satyrique, dépouillé de son sens moral et didactique, implique essentiellement une connotation à la fois de lascivité et de moquerie : dans le premier cas, il est synonyme de folastre, gaillard, bastard, galant, amoureux ; dans le second de comique, naïf, extravagant, plaisant, facétieux, joyeux, récréatif ; dans les deux cas, il est antonyme de tragique, héroïque, sérieux, hypocondriaque, mélancolique. Or c’est à ce moment-là que Régnier publie des œuvres qu’il signe de son nom et qu’il affilie à Horace et Juvénal



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