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Extrait
de : DEBAILLY
Pascal. L’esthétique de la Satire chez
Mathurin Régnier. Thèse de doctorat :
Littérature française : Paris 10 : 1993, Tome 1, p.188-194.
Esthétique
Satyrique
Il
s’agit d’une poésie non-savante, avant tout bouffonne et réaliste, d’une
misogynie souvent grossière, constamment tendue vers la recherche du mot de
gueule. Elle s’adresse, en une époque marquée par la violence, à un public
de gentilshommes surtout avides de jouissances et de brocardes épicés, à
d’anciens soldats plus accoutumés à la rudesse des bivouacs qu’aux
raffinements des alcôves. Mais elle reflète aussi une société de petits
courtisans appauvris et de hobereaux de province, arrivés à Paris avec le Béarnais,
qui cherchaient, à l’instar du baron de Faeneste, à compenser leur désoeuvrement
ou leur situation matérielle difficile par un besoin excessif et souvent
ridicule de paraître.
Cette
poésie, qui répond dans un mouvement carnavalesque au traumatisme des guerres
civiles, apparaît sur le plan littéraire comme une réaction contre le lyrisme savant et pétrarquisant des poètes de la Pléiade, mais
aussi de Malherbe et de ses disciples, qui au même moment – ce qui n’est
pas l’un des moindres paradoxes de l’époque - connaissaient
un succès de plus en plus grand. Rabelais, Marot, le Ronsard des Gayetés
et Folastries nourrissent la plus grande part de son inspiration, mais
infléchie par la lecture de Berni et de ses épigones. Voici les thèmes récurrents
qui seront indéfiniment développés dans tous les recueils : portrait
grotesque de la déchéance physique de la femme, souvent maquerelle ou
courtisane, dérision des fanfaronnades des cadets de Gascogne ou de leurs
habits en loques, peinture de logis pouilleux et mal famés, invitation à la
jouissance de plaisirs rapides et solides. Cette poésie, qui lasse à force
d’exagération et de répétitions, de complaisance pour la laideur et la
sexualité, est cependant parfois sauvée par la richesse inventive des images
et par la force savoureuse du trait.
Sigogne
est indiscutablement le maître du genre. Il réussit en effet à créer, par
une recherche continue du choc sensible et avec une fantaisie qui confine au
fantastique, un véritable univers poétique de la déchéance et de
l’abomination. « Son regard, écrit H. Lafay, scrute l’envers
horrifiant de tous les charmes et de toutes les séductions. » Le corps
maudit et délabré de la courtisane, qui ne suscite plus que répulsion,
devient l’occasion d’une descente infernale : il se métamorphose en
lanterne pour une odyssée macabre et horrifiante, qui reproduit le malaise et
l’extravagance du cauchemar. […]
Entraîné par « l'horreur et le desgous » de ces corps momifiés
« Dont l’on cognoist l’anatomie / Au travers du cuir transperçant »,
le poète laisse dériver son imagination au gré de comparaisons délibérément
bizarres et déroutantes :
« Son
œillade louche et lizerne
Sembloit
un verre de taverne
Terne,
chassieux et crasseus,
Qui
brille en sa morne estincelle
Comme
un moucheron de chandelle
Quand
un page a marché dessus. »
« Sa
taille d’une venue
Sembloit
une andouille menue,
Et
son tetin tout transpercé,
Poivré
d’un onguent de vérolle,
Sembloit
un lièvre à l’espagnolle
Qu’on
rotit sans estre lardé… »
Sigognes excelle
aussi, avec ce réalisme agressif, à restituer l’ambiance d’endroits
interlopes où les individus sont réduits à leur seule dimension physique :
« Entre
la puce et la punaise
Sans
chaire ny sans tabouret
Je
suis icy mal à mon aise,
Dessus
un lit de Cabaret :
A
faire un malheureux repas,
De
deux œufs en un omelettes,
Et
néantmoins il est jour gras… »
Le
décalage burlesque, fondé sur la dérision de l’héroisme et du lyrisme pétrarquisant,
est le principal ressort comique de ces textes. Le motif bernesque du lit permet
ainsi au poète de railler le culte aristocratique du courage et les conventions
de la poésie amoureuse :
« Chagrin
haletant morfondu
Couché
de travers etendu,
Pasle
comme les mains d’un singe
Ayant
sur l’estomac un linge,
Qu’avec
besoin l’on ma chauffé :
Et
m’estant justement coiffé
En
femme qui bat la lessive,
Ie
vous escrits cette missive
Madame
pour vous faire voir
Que
ie recognois le devoir
Dont
envers vous mon cœur s’oblige…. »
Sur
le plan strictement formel, les pièces libres du Parnasse. Tome Second
et presque tous les poèmes des Muses Gaillardes sont écrits en
octosyllabes, soit à rimes plates, soit à l’intérieur de sizains répondant
au schéma aabccb ou ababcc. Avec cet usage satyrique de l’octosyllabe, nous
retrouvons encore la tradition du coq-à-l’âne marotique, vivifié, en dépit
de l’anathème de Du Bellay, par les pasquils des guerres de religion et les
Mimes de Jean-Antoine de Baïf. Plusieurs poèmes de Muses Gaillardes,
comme les deux Lettres en Galimatia de Sigogne, ressortissent à la
pure technique du coq-à-l’âne. On a même, pendant longtemps, attribué à Régnier
une Satyre en coq-à-l’âne. Ce lien avec le coq-à-l’âne et avec
le pasquin maintenait aussi la mauvaise réputation de la satyre.En témoigne
un poème de Berthelot, dans lequel il annonce qu’il se retire provisoirement
de la cour, afin que se calme la fureur de ceux qui ont été blessés par la méchanceté
de ses vers :
« Sçachez
donc qu’un tas de faquins,
M’estimant
faiseur de Pasquins,
On
tous dit d’une voix inique
Que
ma muse estoit satirique (…).
Car
mon nom a plus de credit
Sur
les faiseurs de medisances,
Que
le Roy n’a sur les finances… »
Le
sens négatif, mais en même temps attractifs, des termes satyre et satyrique
est aussi à mettre en relation avec la vogue du Satyricon de Pétrone,
qui donne naissance à des imitations en latin, comme l’Euphormionis
Lusini Satyricon de John Barclay, et favorise l’essor du
roman comique français. C’est ainsi que seront publiés, dans le même esprit
impertinent et grivois des recueils de poésies libre, un Romant satyrique
de Jean de Lannel et , sans qu’on en connaisse l’auteur, les Aventures
satyriques de Florinde. Satyre et roman comique reflètent
alors le même besoin de gaillardise et de raillerie, exprimé par une esthétique
de la dérision burlesque du lyrismes et de l’héroïsme, qui se mêle au goût
de la varietas et du décousu.
Jamais,
si l’on considère les poèmes de Sigogne, de Motin et de Berthelot, ainsi que
les débuts du roman comique, le terme satyre
n’a semblé plus éloigné de l’idéal de la satire lucilienne prôné par
Du Bellay et par Vauquelin de la Fresnaye. Si l’on s’en tient en effet aux
recueils de poésies libre du temps de Régnier, mais aussi à ceux qui
amplifieront les virtualités de ce genre jusqu’au procès de Théophile, le
terme satyrique,
dépouillé de son sens moral et didactique, implique essentiellement une
connotation à la fois de lascivité et
de moquerie :
dans le premier cas, il est synonyme de folastre,
gaillard,
bastard,
galant,
amoureux ;
dans le second de comique,
naïf,
extravagant,
plaisant,
facétieux,
joyeux,
récréatif ;
dans les deux cas, il est antonyme de tragique,
héroïque, sérieux, hypocondriaque, mélancolique.
Or c’est à ce moment-là que Régnier publie des œuvres qu’il signe de son
nom et qu’il affilie à Horace et Juvénal
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