Satire et Poésie Satyrique
Menu :
• Présentation Générale
• La Satire Régulière
• Le Satyrique
• Les Sources
• Textes Théoriques
• Anthologie Poétique
• Anthologie Critique
• Fac-similés
• Bibliographie

Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


Retour

Extrait de JEANNERET Michel, "« Envelopper les ordures » ? Érotisme et libertinage au XVIIe siècle" in « Libertinage et politique au temps de la monarchie absolue », Littératures Classiques , n° 55, 2005, p. 157-168.



« Envelopper les ordures » ? Érotisme et libertinage au XVIIe siècle


     On connaît le rôle joué par la pornographie dans la sédition idéologique et la déstabilisation politique au XVIII siècle. Au XVIIe, rien de tel. Il arrive, certes, qu'on mobilise le sexe pour alimenter la polémique libertine, mais, entre quelques esprits forts, isolés, surveillés et la coalition du Trône et de l'Autel, le combat est trop inégal. L'érotisme et l'obscénité, au Grand Siècle, sont loin d'avoir l'impact qu'ils auront plus tard. Et pourtant, ils existent et, souterrainement, inaugurent un mouvement de protestation, de libération, qui va prendre de l'ampleur. De ce premier défi d'Éros, entre 1600 et 1670 environ, je voudrais dégager ici quelques tendances.
     L'essentiel, du point de vue quantitatif en tout cas, réside dans la production restée manuscrite, destinée à circuler parmi des sympathisants. Ces textes-là sont mal connus, sauf ceux qui, publiés dans la suite, ont été soustraits à l'oubli - c'est le cas par exemple des Historiettes de Tallemant des Réaux, des scandaleuses Confessions de Jean-Jacques Bouchard ou encore des poèmes - la plupart sodomites - de Saint-Pavin. Les éditions modernes sont utiles, mais certaines d'entre elles, notamment celles des valeureux pionniers du XIX° siècle et du début du XXe, risquent de fausser la perspective. Elles nous présentent sous la forme d'un livre ordinaire des pièces inédites, qui devaient rester dans l'ombre, ou mettent côte à côte des textes imprimés à l'époque et d'autres qui ne l'ont jamais été. Il arrive aussi que des éditeurs effarouchés ménagent notre pudeur, comme Frédéric Lachèvre qui, lorsqu'il fait connaître Saint-Pavin, justement, sépare les poèmes découverts à l'Arsenal en deux catégories : un groupe de dix-sept pièces est livré à tous les amateurs, mais dix-neuf autres « ne peuvent être reproduites ici à cause de leur obscénité. Il en fait un tirage à part, qui ne sera donné qu’aux personnes qui le demanderont. »
     L’enquête esquissée ici se limitera, elle, à des textes imprimés à l’époque, les plus dignes d’attention, puisque, s’ils n’ont pas été brûlés tout de suite, ils ont touché plus de lecteurs que les manuscrits restés confidentiels, et qu’ils ont le mérite d’avoir bravé ouvertement les différentes censures, civile, ecclésiastique et morale.

     Le premier quart du siècle est marqué, dans notre perspective, par la soudaine multiplication des anthologies de poèmes obscènes. La Muse folastre inaugure la série en 1600. Viennent ensuite, parmi d'autres, Les Muses incognues, Les Muses gaillardes et les différentes collections de Satyres - Le Cabinet satyrique, Les Délices satyriques, pour en arriver au Parnasse des poètes satyriques de 1622 qui, servant de prétexte au procès de Théophile de Viau, allait mettre le feu aux poudres. Plusieurs de ces titres sont réimprimés, ajoutant encore à l'ampleur du phénomène. Les auteurs, parmi lesquels se dégagent quelques spécialistes - Régnier, Motin, Maynard, Sigogne, Berthelot -, sont pour la plupart des contemporains. Pour faire bon poids, les compilateurs injectent aussi dans leurs volumes des dizaines de poèmes libres du XVI° siècle - des textes de Ronsard, Belleau, Jodelle, Jamyn, Marot, etc., qui, souvent inédits, sont imprimés et réunis ici pour la première fois. L'identification des auteurs n'est d'ailleurs pas facile : si certains poèmes sont signés, d'autres restent anonymes. La pratique, erratique, semble trahir un début d'inquiétude à l'égard de la censure, qui commence alors à traquer les livres impudiques.
     Cet effet de masse dans le registre de la poésie grivoise est nouveau. Un marché se développe, que les siècles antérieurs, qui pourtant n'ignoraient pas les plaisirs de la licence, n'avaient pas exploité ni organisé de manière aussi systématique. L'allure matérielle de la plupart de ces volumes trahit d'ailleurs une fabrication hâtive, un travail typographique négligé. Peut-être voulait-on allécher le public par des livres bon marché. Il semble surtout qu'il fallait faire vite pour satisfaire à la demande et, le cas échéant, pour échapper aux contrôles de police. À l'évidence, l'esprit change, et le ton monte. Geste d'émancipation, mouvement de provocation et valeur de scandale font désormais recette et, à juger par l'hypertrophie de l'offre imprimée, le public est là, plus motivé, plus abondant qu'autrefois. Le danger d'une diffusion accrue, plus difficile à contrôler, de cette littérature lascive contribuera d'ailleurs à renforcer la méfiance et la surveillance des pouvoirs civil et religieux. Les imprimeurs travaillent vite, et les auteurs, probablement, aussi. Pour les uns et les autres, la quantité l'emporte sur la qualité, de telle sorte que les réussites poétiques sont rares. On entend des voix qui, brutales, sommaires, délibérément impudiques, veulent choquer. Un épicurisme élémentaire, le fonds de commerce traditionnel de la farce et de la gauloiserie fournissent certes une foison de lieux communs relativement inoffensifs. C'est le triangle de l'adultère, la gymnastique fusionnelle du couple modulés et recyclés usque ad nauseam. Mais les limites convenues de la grivoiserie sont largement franchies. Souvent, la pornographie (qui focalise la vision sur les parties génitales) et l'obscénité (qui exhibe le côté morbide, ordurier du sexe) remplacent l'érotisme (qui rend la chair désirable). Cà et là, les poètes s'engagent aussi sur le territoire scabreux des pratiques déviantes - homosexualité, sodomie et, exceptionnellement, inceste, bestialité - ou se plaisent à avilir les choses sacrées en contaminant le sexe et le divin, la luxure et l'Église. C'est sans doute à cause de ces excès que, depuis les travaux de Frédéric Lachèvre, vieux de presque un siècle et résolument hostiles à la littérature libertine, les spécialistes du XVIIe siècle, dédaigneux ou effarouchés, n'ont pas consacré la moindre étude à ces Recueils collectifs. Il suffit pourtant de changer de perspective et de reconnaître dans cette production un geste à la fois politique et idéologique pour mesurer la portée du phénomène. Il ne s'agit pas de faire de beaux vers, mais de protéger une liberté menacée, de résister aux intimidations de la censure et au durcissement de la morale. Ces livres blessent le bon goût, mais, traités globalement comme symptômes d'une culture en crise, ils méritent d'être lus.


Retour