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Jean la GESSEE "Vers Satyriques" in LES PREMIERES OEUVRES FRANCOYSES DE JEAN DE LA JESSEE, secretaire de la chambre de Monseigneur. PREMIER VOLUME A ANVERS, De l'Imprimerie de Christofle Plantin, 1583. Avec Privilege du Roy et de son alteze.
Le second volume des Premieres Oeuvres Françoyses de La Gessée se termine, aprés de longues tables particulieres, par un trés intéressant "Indice des lieus communs, et principales matieres, de tout ce volume." qui sous la forme d'un catalogue, au classement alphabétique, répertorie les différentes mentions qui sont faites, au sein de l'Oeuvre, de personnages historique, de genres littéraires, de lieux, de notions générales, etc... et nous trouvons à l'entrée "Vers Satyriques" 26 numéros de pages. Ce sont les poèmes présents à ces différentes pages que nous reproduisons ici, car il semble tout à fait intéressant et instructif de prendre en compte ce qui, en 1583, est considéré, par un auteur ou un éditeur, comme "Satyrique" : cette poignée de poémes fonctionnant alors, grace à cet "indice" si précieux, comme un discours indirect sur le satirique. Nous vous laissons apprécier la diversité de formes et de contenu que la tonalité satyrique semble pouvoir recouvrir en cette deuxiéme moitié du XVI siécle.
Vers Satyrique. 3, 6, 7, 8, 9, 11, 15, 21, 22, 28, 30, 31, 42, 48, 61, 62, 63, 80, 87, 88, 264, 265, 282, 353, 354, 1367.
P. 3 :
VILLERAY, (car je veux plus à plein te cognoistre,
Et me cognoistre aussi, peut-estre, tu voudras:)
Je fuy, deteste, hay, la ruse, l'heur, le bras,
Couvrant, aisant, aydant, l'homme feint, lache, et traistre.
L'un se fait à la fin par ses fraudes paroistre,
L'autre obtient sans travail ce qu'il ne gaigne pas:
Et le tiers, qu'on diroit ministre du trespas,
Par le méchef d'autruy ses méchefz vient acroistre.
Bien que ces vices-là soyent propres à ces trois,
Villeray, je n'en puis exempter le François:
J'entends François bastard, que l'estranger embouche.
Je le veus, et ne puis, veu noz comportemens:
Comment tairay-je aussi cela qu'à tous momens
L'art monstre, le sens craint, l'oeil void, et la main touche ?
A tes sacz, et procez, mon Livre j'acompare,
Bien qu'ilz soyent (Secondat) sans grand'comparaison:
Tes titres ont pour eux le droit, et la raison,
De droit, ni de raison, ma rime ne s'esgare.
Tu querelles par force, et hays ce temps barbare,
J'aboye aprez les moeurs d'une infame saison:
Tu laisses ta maison, pour garder ta maison,
Loing des miens, pour les miens, la Muse me separe.
Tu hantes Conseilliers, Procureurs, Advocas,
Je frequente Apollon, et ses Soeurs, et Pallas:
Tu cerches le repos, j'ayme la solitude.
Tu debourses parfois, je ne rembourse rien:
Nous sommes donc esgaus, n'est qu'ayant plus de bien
Tu vivrois sans procez, je mourray sans l'estude.
P.6 :
Henry filz de Henry qui fit voler sa gloire
Parmy toute l'Europe, ains par tout l'Univers:
Effrayoit ia desja tous ces peuples divers
Qui suivent les erreurs d'une loy proditoire.
Il eust tranché du fer, comme enfant de Victoire,
Le rebelle Tartare, et Vualake pervers:
Il eust en foudre aelé couru tout au travers
Du Camp des Turcs Payens, estaignant leur memoire.
S'il eust taché plus outre en bataille marcher,
Il eust froissé le bras du Moscovite Archer:
Et de Palme, et Laurier, ses temples seroyent ceintes.
Mais estant deus fois Roy, trop plus craint il sera:
Qu'a-t'il affaire aussi de ces guerres contraintes ?
Le Chesne, et l'Olivier, trop mieus l'honnorera!
Je me ry quelquefois voyant si descriez
Ces bons escornifleurs de repas, et d'Offices:
Ausquelz souvent on fauche, au cours de telz services,
L'espoir sous l'asseurance, et l'herbe sous les piez.
Je deprise encor ceus qui se sont dediez
D'eus mesmes à servir, ainsi qu'humbles novices,
Et marchent en avant, comme les Escrevices:
Tant ilz sont au servage et captifz, et liez.
Je m'esmerveille aussi de ceus qui tant s'avancent,
Soit qu'on les recompance, ou qu'ils se recompancent:
Toutesfois j'ay pitié d'un tas de pouvres sots,
Qui pour couver tousjours, ne peuvent jamais pondre:
Qui s'oublient eus-mesme, et qui se laissent tondre
Comme simples brebis, la laine sur le dos !
P.7 :
MON Prince, qui peut estre ayant vaqué long temps
Au facheus maniment des choses d'importance,
En Gascoigne liras ce que j'escris en France:
Ne dedaigne ces vers, faitz pour ton passetemps.
Jadis un brave Achille, honneur des combatans,
Ne déployoit tousjours sa force, et sa vaillance:
Ains de ces mesmes doigz qui brandissoyent sa lance,
Pinçoit souvent sa Lyre, au gré des assistans.
Ta charge aussi parfois, laissant ce qu'elle embrasse,
Te lairra du loysir à la paume, à la chasse:
Ou mes chantz, s'il te semble, esbatront tes espris.
Tousjours à ses plaisirs l'homme ne s'abandonne,
Tousjours tousjours aussi du soing on ne se donne:
La plaisir moderé ne peut estre repris.
Si pour estre poussé de vaine ambition,
Si pour bien s'affubler du masque de feintise,
Si pour sentir le feu d'humaine convoitise,
Et couvrir d'un beau fard sa superstition.
Si pour aymer le cours d'une sedition,
Si pour taxer les bons de simplesse, ou sottise,
Si pour couver au coeur l'orgueil, et neantise,
On s'avance en credit : j'en perdz l'affection.
Mais si pour estre sobre à l'esbat, à la table,
Si pour estre loyal, entier, et veritable,
Si pour hayr le vice, on se met en avant:
J'espere estre quelcun, et veus suivre ma route:
Mais las! ce qui m'estonne, et qui plus me degoute,
C'est que pour un vray bien, je ne prens que du vent.
P.8 :
QU'EST-ce que je n'ay veu des ma tendre jeunesse ?
J'ay veu plonger la France en son propre malheur,
J'ay veu que l'Estranger denigroit sa valeur,
Combatoit l'innoncence, et prisoit la finesse.
Je vy sa folle gent se plaire en sa destresse,
Rebelle je la vy se priver de son heur,
Je vy de tous costez alterer son honneur,
Je vy de ses scadrons et la presse, et l'opresse.
Je vy gresler sur eus les coupz de coutelas,
Les lances tronçonner en mille et mille esclas,
Leurs forces affoiblir, et souiller leur victoire.
Bref j'ay deja tant veu, que j'aimeroy trop mieus
N'estre nay de ce siecle, ou d'estre nay sans yeus:
Mais aussi je voudroy n'avoir si grand' memoire!
L'HOMME est bien malheureus qui s'empeche le dos
Du faix, et de l'esmoy, du facheus Mariage!
Dans une mer de maus il va faire naufrage,
Et certe' en peu de chair il trouve beaucoup d'os!
L'Ocean mutiné regorge moins de flos,
Au souflement des ventz, messagers de l'orage:
Que son coeur agité de soingz, d'ire, et de rage,
Luy fera soûpirer de plaintes, et sanglos.
Soit belle ou layde, riche ou pouvre sa compaigne,
Infertille ou feconde, envain il s'acompaigne:
Car seul il participe à mille et mille ennuis.
Se plonge qui voudra dans cest abyme infame!
Quand à toy tout petit, et libre que je suis,
J'ayme mieus espouser une mort, qu'une feme.
P.9 :
Ains que Semiramis obtint le Diademe
Du Prince Assyrien, chambriere elle servoit
Un simple Courtisan: et c'est l'heur qu'elle avoit,
Autant qu'un Roy si sot l'aymant d'amour extreme.
Il la colloqua donc en ce degré supreme,
La prisant, l'honorant:et si bien l'esmouvoit
Cette fausse Putain, qui son Maistre esclavoit,
que rien ne luy plaisoit qui ne luy pleut de méme.
Qu'avint-il de cela ? ce Roy luy permettant
De commander un jour, fut surpris à l'instant,
Voire occis à l'avoeu de sa beste coiffée.
Par femmes, par sugetz, qu'on void si haut loger,
La maistrise des grandz est souvent estouffée:
Qui regne sous autruy, ne regne qu'en danger.
FIERE Rebellion, que l'Europe ruines!
Nous qui sommes Chrestiens, nous charpantons noz maus,
Trahissantz, massacrantz: et pires qu'animaus
Surpassons les Payens en meurdres, et rapines.
Encor le Turc est maistre! et ses guerres mutines,
Ses Vastadours, ses Camps, ses Bachas generaus,
Tesmoignent son pouvoir: et mesme ses serraus,
Pleins d'Eunuques choisis, et belles Concubines.
Le jour de leur Sabat, sa garde, et ses Seigneurs,
Le suyvent par la ville, et luy font mille honneurs:
Le bon du conte c'est quand il leur mande à dire
(Pour le moindre soupçon qui le vient transporter)
Qu'ilz luy portent leur teste, ou luy facent porter:
Et pressez sur le champ, n'oseroyent contredire.
P.11 :
QUICONQUE veut sçavoir qu'est ce que vivre au Monde,
Des Princes, et Seigneurs, luy faut suivre la Court:
Là du bien, et du mal, volontiers on discourt,
Comme au lieu plus certain où bien, et mal abonde.
Là tient le siege haut l'ambition feconde,
Là maint heur, maint peril, et maint desastre court,
Là suivis d'un espoir ore long, ore court,
Courent les Courtisans, et quiconque s'y fonde.
Là Fortune, et Envie, ose dresser le front,
Là je ne vy jamais un vouloir franc, et rond:
Là disgrace, et faveur, communement s'assemble.
Je ne m'estonne donc si les Roys glorieus
Lîent tant à leurs Courtz le Monde ambicieus:
Que peut-on joindre mieus, que ce qui se ressemble ?
CEPENDANT que les uns à luxure adonnez,
Cà et là par la ville esbattent leur jeunesse:
Que les autres portez sur l'Ignorance Asnesse,
Méprisent la doctrine, et les espritz bien-nez.
Cependant que plusieurs au dol abandonnez,
Pratiquent les traïsons, l'usure, et la finesse:
Et que les jeus, la dance, et la main larronesse,
Donnent moins de mal aise aus plus desordonnez.
Bref pendant que le peuple en vices se deborde,
Que l'un cherche la paix, que l'autre ayme discorde:
Icy triste, et pensif, je chante en m'éplorant.
Icy plaignant mon sort, j'entame ma querelle,
Tel que sur l'arbre sec gemit la Tourterelle:
Ou qu'aus bordz de Caystre on oyt l'Oyseau mourant.
P.15 :
D'UN Dieu seul, de deus Roys, et d'uen terre aussi,
Depend ma foy, ma loy, mon humblesse, et naissance:
D'autres libre, et sans fard, je n'ay point cognoissance:
En parle qui voudra, constant vis ainsi.
En Dieu, pour mon salut, j'ay fiché mon souci:
Au Prince souverain je dois obeïssance,
Mon Seigneur naturel a sur moy grand'puissance,
Mon cher pays encor m'oblige avec ceux-ci.
Le cafard me deplait, je hay l'homme hypocrite,
Et si ne foule autruy, pour hausser mon merite:
Au reste je ne suis espion, ni traisteus.
Je ne veux qu'un bon-heur en ces liens m'empestre!
Qui donc s'estonnera si je suis malheureus,
Quand (plustot que flechir) malheureus je veus estre ?
PLUS sordide, et lassif, qu'un Heliogabale,
Plus bavard que Thersite, et pire compaignon
Qu'un Perpenne assasin : plus traistre que Sinon,
Et plus desesperé qu'un malheureux Bubale.
Plus rusé que Sysiphe, et plus farouche, et pale,
Qu'un Oreste agité : plus goulu biberon
Qu'un Antoine yvre saoul, plus méchant que Neron,
Et plus effeminé qu'un mol Sardanapale:
Estoit, est, et sera, celuy qui m'a deceu
En pipeur effronté : mais bien qu'il aye sçeu
Sa coulpe, et ma vertu, dessus luy je ne tache
(Ore qu'il fut en moy) pareil malheur assoir:
Non non, je ne voudroy luy faire un tour si lache!
Je crïroy bien sur luy du matin jusqu'au soir.
P. 21 :
FRISOTTER ses cheveus haussez à la fortune,
Se peigner, s'attiser, en jeune Damoyseau:
Surpasser inconstant le flot, et le roseau,
Et suivre un fol Chorebe en sa rage commune.
Estre facheus à tous, et tenir de la Lune,
Avoir transi le coeur, et vuide le cerveau,
S'attandre pour du vent à maint desseing nouveau,
Et taxer les plus grandz d'une langue importune.
En clerc-d'armes parler des guerres, et combas,
S'exalter de parolle, et d'effait estre bas,
Aller de table en table : et pour vivre à sa guise
Estre bon Ruffien du matin, jusqu'au soir:
Ce sont les qualitez qu'un chacun peut assoir
En ce lache Poltron, pour qui je poltronise.
QUICONQUE en ses escritz le nom d'un autre couche
Sans l'avoir merité, celuy peut bien donner
A quelque Asne de bast, un Lut pour fredonner:
Ou d'un chapeau de felurs orner un Bouc farouche.
Aus sçavantz Escrivains il ferme ainsi la bouche,
Qui n'osant aus meilleurs mesme los ordonner,
Pour rien parfois d'un rien se voyent guerdonner:
Si qu'aus bons, et mauvais, le pas d'honneur il bousche.
C'est pourquoy je voudrois (mon tres-docte Belleau)
N'offrir à quelque aveugle un coloré tableau,
Ou bien haper ainsi l'ignorant à la gorge.
Sçais-tu pas qu'une fois le sot Faisan trouva
Une Perle au fumier, qu'à l'heure il reprouva ?
Et n'en sçachant l'usage, aymoit mieus un grain d'orge ?
P.22 :
NE voyant rien qu'erreur, et folle abusion,
Qui troublent noz cerveaus, disposez à leur guise:
Ne voyant rien qu'orgueil, que hayne, et que feintise,
Que tout va par desordre, et par confusion.
Qu'une brigue, un long Schisme, une division,
Suit nous, et nos citez, voire toute l'Eglise:
Et que la Vertu mesme en vice se deguise,
Bref que ce siecle n'est que trouble et faction.
Que puis-je presumer, si j'ay sens pour comprendre,
Yeus pour aperçevoir, oreilles pour entendre,
Esprit pour discourir, raison pour conseiller
Sinon que cest Estat peu à peu s'acommode
A voir, sentir, souffrir, son dernier periode ?
Et s'en dessus dessous toutes choses brouiller ?
QUE feray-je, Chrestien, à fin que je me voye
Depestré du soucy qui m'espoind nuit, et jour ?
Dois-je encore à Paris faire quelque sejour ?
Ou tenir, comme toy, une plus seure voye ?
Dy-le moy, je te pry! toy qu'un bonheur convoye,
Sans te laisser corrompre à ces ruses de Cour,
Où je profite moins, plus je m'avance, et cour':
Sans qu'ainsi comme toy nostre Prince m'employe!
Pendant tu poliras tes oeuvres d'un grand soing,
Ou chantant mes ennuis, je suivray d'assez loing
Tes vers heureus tesmoingz de sa largesse grande.
Je ne merite ausi que la bonté d'un Roy
D'humble, et bas que je suis, m'esleue comme toy:
Mais je merite bien que ma fortune amande.
P.28 :
O remarquable Fol, heureus en ta folie,
Si tu sçavois cognoistre et ton aise, et ton bien!
Si tu sçavois helas! comme je le sçay bien,
Que vaut causer sa peine, et sa melancolie!
L'espoir, ni le soucy, dans ses las ne te lie,
Tu vis à ton plaisir, tu n'apprehendes rien:
L'honneur, la pompe, l'or, ni l'orgueil terrien,
Ne rongent ton cerveau, qui toute chose oublie.
Tu n'as peur comme nous de quelque desarroy,
Tu te gausses, et ris, des Seigneurs, et du Roy:
Libres sont tes façons, joyeux est ton visage.
Un chascun te caresse, un chascun te sousrit,
Qui t'ayme, qui te donne, et qui te favourit:
Que ne suis-je ainsi fol, puis qu'un fol est si sage ?
JE ne puis qu'irrité je ne porte à l'envy
Le coeur plein de souspirs, etla bouche d'injures:
Pensant au long pourchas de ces Tyrans parjures
Qui sont aise, et sojn heur, à la France ont ravy.
Morte gist l'equité, le peuple est asservy
Ilz fondent leur Empire à toutes avantures :
Par meurdres, par traisons, par fausses conjectures,
D'un spectace maudit au monde ilz ont servy.
Mais les cruels assautz, et les faitz sanguinaires
De ces Assasineurs, nouveaus Catilinaires,
N'estoyent-ilz suffisantz, pour leut tordre un cordeau:
Si veu l'esclandre fier, et le feu qui domine,
(N'en pouvant amortir la flamme à force d'eau)
Leurs mains ne s'estaignoyent par la seule ruine ?
P.30 :
SI quelque autre plongé dans un gouffre d'ennuis
Sentoit, ainsi que moy, dix mille facheries:
Si sans fraude il souffroit cent et cent piperies,
S'il hayoit le repos et les jours, et les nuis.
S'il estoit sans support, ainsi comme je suis,
S'il se passionnoit, veu noz coyonneries,
S'il detestoit aussi les meurdres, et furies,
Si pouvant il n'osoit ce que je n'ose, et puis.
Si travaillant en vain, il travailloit sa vie,
Si doubteus il craignoit et l'affront, et l'envie:
Bref s'il aymoit non plus un siecle si pervers:
Triste, pensif, songeard, et se troublant soy-méme,
A ton advis (Morel) ayant un si beau theme,
Pourroit-il cpmme moy faire encore des vers ?
QUE dois-je faire au monde, où tant de maus foisonnent ?
Quand le rouge Senat est assis au Palais,
Les soliveaus dorez retentissent de plais:
De querelles, et bruitz, Villes, et champz resonnent.
Les Roys ambitieus rien qu'armes ne raisonnent,
Dans la terre qu'on trouble aussi je me deplais:
L'onde encor, et les ventz, que l'air a pour balais,
Font que les Nautonniers de male peur frissonnent.
J'ay beau fuyr, voyager, courir, ou demeurer:
Je ne rencontre lien qui me puisse asseurer
Aprez mille travaus, contre le vice infame.
Je trouve à la parfin, ayant tout bien conté,
trois choses mesmement fort rares en bonté:
Une Mule, une Chevre, et surtout une Feme.
P.31 :
QUE ne suis-je grossier, comme un vilaon champestre ?
Que n'ay-je des rochers mon origine pris ?
Pourquoy las ! ay-je ainsi les sciences apris
Presque seul de moy-mesme, et sans ayde, et sans Maistre ?
Que t'ay-je fait Nature, ains Maratre au coeur traistre,
Que tu n'ayes en moy l'heur d'un autre compris ?
D'un autre, ou d'un millier de lourdz, et sotz espris,
Qu'un bon Astre, un bn Ciel, un bon Sort a fait naistre ?
Puis quinjuste en ce point tu prives donc les uns
Des biens, qui devroyent estre égallement communs:
Soit au moins tant Fortune equitable Princesse,
Qu'elle repare en moy ton excessif effort:
Pour moindre devenir, trop foible est ma bassesse,
Et pour estre plus grand, je me sens assez fort!
C'EST donques au-jourd'huy qu'on void l'Equité serve,
Que l'avarice est vive, et morte la vertu!
Au-jourd'huy croist l'audace, et le vice testu,
Et la salle Porceau veut enseigner Minerve.
L'impudique Venus jeunes, et vieux enerve,
Le vray bien, et l'honneur, gist à terre abatu:
Bref tout le monde suit le grand chemin batu,
Et le pouvre innnocent, à peine se conserve.
Encor les jeux, la dançe, et la pompe, et l'erreur,
Semblent tenter noz coeurs, animez de fureur:
Pour mieux bonleverser cest Estat qui decline.
O Dieu tourne à ce coup et la chançe, et l'esmoy!
Sans ton ayde, et faveur, desormais je prevoy
L'exil des justes Loyx, des grandz Roys la ruine!
P.42 :
LORS que le sombre amas d'une facheuse nüe
Desplaist, s'oppose, et nuit, au Soleil radieus:
Le beau jour s'obscurcit, et la terre et les cieus
Sont privez à regret de sa face cognüe.
Ainsi ma defortune, et ma parte avenüe,
Alterant, et troublant, mon repos gracieus:
Aveugloit mon esprit, et mes sens ocieus,
Esbahys, transportez, de ma desconvenüe.
Or comme on void trop mieus rayonner le Soleil,
Perçant ce sombre amas d'un regard nompareil:
Ainsi je me remetz, et commance à revivre.
Qui peut dire je vis, et suis libre d'ennuy,
Quand l'homme meurt sans cesse, et n'est jamais delivre ?
L'heur nous suyvra demain, s'il nous suit aujourd'huy.
De blasphemes, et cris, ta bouche tousjours pleine
Ton volage cerveau, ton coeur exercité
Au courrous, à l'orgeuil, à la temerité:
Ont mis ton corpz aus cepz, et tom ame à la geine.
Seul pour te defacher tu mets plusieurs en peine,
Ton audace est notoire : et ta perversité
Seroit plus aspre encor, si mon vers invité
Parfois ne te flatoit, pour te donner haleine.
Ainsi le fier Lyon oyant le Coq chanter,
S'espouvante, et s'enfuyt : mais pour nous tormanter,
Ta rage tost aprez t'espoind, et te tempeste.
L'humblesse, et la douçeur, flate bien les Lions:
Quand donc ell' n'ont pouvoir sur tes affections,
C'est signe que tu es trop pire qu'une beste.
P.48 :
JE veus en quinze jours faire trois Tragedies,
Sur trois braves subjectz : la premiere sera
Du fort Nazarien, qui vaillant poussera
Contre les Philistins, ses embusches hardies.
La seconde bruyant les folles vanteries
D'un prophane Holoferne, à son dam haussera
La valeur de Judith, qui le decolera:
La troisiesme acroistra les Payennes furies.
Là je degorgeray mille plaintz, et regrez,
Ne cedant aus tançons des vieus Tragiques Grez:
Et si de ces Heros me rendray l'homicide.
Chascun, rempli d'orgueil, horriblera ses cris:
Mais pour tüer ce Monstre, il faut que mes escris
Facent renaistre en moy le furieus Alcide.
NE te fache, Seigneur, ornement de la France,
Si ta foy, ton merite, et ton rare sçavoir,
Encor encor n'ont peu leur guerdon recevoir:
Et si nostre age ingrat fraude ton esperance!
L'heur des moins suffisantz, ni la grave apparance
D'un tas de piaffeurs, ne te dois esmouvoir:
A l'homme de valeur, qui tache mieus avoir,
Il n'est plus seur degré que la perseverance.
Tel d'entre le vulgaire est vivant aujourd'huy,
Auquel sa grand' vertu donne beaucoup d'ennuy:
Pour luy faire à la fin un digne loyer prendre.
Et tel porte à son cou le bel Ordre Royal,
Dont le vice, et l'orgueil, et le bras desloyal,
Luy filent tous les jours un cordeau pour le pendre!
P.61 :
QUI veut sçavoir tout le sçavoir du monde,
C'est un abus, une douce poison,
Un trac d'erreurs, une obscure prison,
Un champ pierreus, une cloaque immonde.
C'est une source en passions feconde,
Une fureur sans terme, ni raison,
Un fleuve en pleurs espanchez à foison,
Une mer trouble où tout peril abonde.
En longz travaus c'est un bois espineus,
En grands doleurs c'est un temps Autonneus,
Une sottise aus humains delectable.
C'est un vif soing, qui noz ames espoint:
Ou bien plustot ce monde n'est qu'un Poinct,
Ains un faus bien, et un mal veritable.
PLUS que je ne cuidoy j'ay des hayneus couvers,
Tesmoing leur vain caquet, et commune impudance!
Mais sans honte, sans gloire, et sans outrecuidance,
Je veus en y pensant m'eslancer au travers.
Je veus en y pensant culbuter à l'envers
Le penser pourpensé de leur double arrogance!
Leur babil n'est si plein d'enfleure, ou d'elegance,
Qu'un plus sain ne s'oppose à ce jargon pervers.
Pour te respondre mieus desormais je destine
Et ma Muse Gallique, et ma Muse Latine,
A toy qui le premier monstreras ton effort.
Quand je t'ose affronter, je fay moins qu'il ne semble:
Tu n'es pas un Hercule, Hercule encor le fort
Ne combatit jamais deus Ennemys ensemble!
P.62 :
DE ce Sinon qui s'efforçe à me nuire,
Ainçois me nuit de parolle, et de fait :
Le coeur de roche, ou d'acier est reffait,
Voulant ainsi l'homme destruit destruire.
Sa fierté vainq la superbe Tomire,
Qui revancha par un pire forfait
Son jeune enfant, pris en guerre, et deffait,
Au grand meschef du miserable Cire.
C'il qui sanglant autour de Troye encor
Trois fois traina la charoigne d'Hector,
Fut moins poussé de rage, et violance.
Ceus-cy, cruelz, s'estoyent veus outrager:
Plus fiere donc est l'ire, et l'insolance,
Qui s'ose ainsi sur l'innocent vanger.
AGANIPPIDES Soeurs, Neufaine chanteresse,
Aprez qui jour, et nuit, quatre ans j'ay dependu:
Pour un si beau travail ce gaing m'est donc rendu ?
Et je n'en recevray qu'amertume, et destresse ?
Je veus plustot je veus me tirer de la presse
De ceus qui comme moy, pour un los pretendu,
Ont aussi franchement leur franchise vendu:
Deceus, pipez, trahis, d'une voix charmeresse.
Plus ne m'allecheront voz pouvres Nourissons,
Voz desseingz évolez, ni voz maigres chansons:
Aussi le bien certain ne cede à l'espoir traistre.
Jadis l'Oyseau de proye, en vain ainsi prié,
Le petit Rossignol acrocha de son pié:
Et mesprisant ses chantz, du corps voulut se paistre.
|
P.63 :
FORTUNE apreste une eschelle facile
A telz qui moins s'attendent à cest heur:
Daire l'a veu, bien qu'il fust serviteur,
Et ce Potier, jadis Roy de Sicile.
Tamberlan fut, de Porcher inutile,
Roy des Scythois : Basse premier donteur
Des Parthes cautz, de Tribun et Preteur
Devint Pointife, et Consul bien habile.
Par contre-sort maintz aussi sont venus
En grand'misere, apouvris, voire nus:
Voyez comment ceste lice avauglée
Est ans raison ! ceus qu'elle haussera,
Seront abjectz : ceus qu'elle abaissera,
Seront hautains : tant elle est desreglée !
QUI m'eust dit, et juré, que ton malin courage
Fust alaitté d'orgueil, de hayne, et de rancueur,
Couvant un vray desdaing sous un faus creve-cueur:
Encore n'eusse-je peu conçevoir telle rage.
Je te pensoy modeste, acort, paisible, et sage:
Et bien qu'on t'estimat un badin, et moqueur,
J'estimoy neaumoins qu'un si terrible cueur
Ne cachoit si grandz maus, sous un si bon visage.
Je te croyois Amy non de feinte, ou d'acquit,
Mais tel qu'un franc Damon un Pythias s'acquit:
Bref tes faitz vicieux n'entroyent en ma memoire.
Ores à mon malheur je sçay, remarque, et voy,
Ta meschance, ton dol, et ta parjure foy:
Helas! sans l'essayer je le pouvoy bien croire.
P.80 :
O lache coeur ! ô personne mauvaise !
Joüet à vent, leger comme un François:
Qui ma simplesse effrontément deçois
Troubles ma joye, et nourris mon mal-ayse!
Soit que ma peine, ou mon bien te deplaise,
De mon travail un repos tu conçois:
Par toy (pipeur) mille ennuys je reçois,
Ains comme l'or m'esprouve à la fournaise.
Icy pourtant il semble qu'à t'oüyr
Mon grief meschef ne te peut esjoüyr,
Mon soing t'espoind, mon dueil te desconforte.
Et moy pour mieus tes faitz salariser,
Sans tant offrir, promettre, ny causer,
Je prie Dieu que le Diable t'emporte.
BIEN que mon libre honneur de ton joug se desgage,
Si veus-je t'aborder encor si sagement
Que tu diras que j'ay et sens, et jugement:
Et qu'à tort tu m'as peint d'un bigarré langage.
Je suis ce que je suis, la raison et l'usage
M'enseigne à repliquer sur ton faus argument:
J'en baille à poix de marc, mais sçais-tu bien comment ?
C'est pour t'oster meshuy le masque du visage!
Quand si lache, et rusé, tu metz en jeu mon nom:
Vilain, penserois-tu denigrer mon renom ?
Refrains donques ta langue, et ta rage meurdriere.
Ne parle ainsi de moy, si je ne suis present:
Jamais homme de coeur ne blasone un absent,
Les traistres Chiens coühards mordent bien par derriere.
P.87 :
TIGE d'erreur, ministre de souffrance,
Source d'ennuis, et nic de pensementz:
Pleine d'effroys, pleine d'eslancementz,
Folle, maudite, et perverse Esperance!
Qui ne ressent au monde ton outrance ?
Quelz n'ont troublé tes facheus troublementz?
Qui n'est recreu de tes affollementz?
Et qui se fonde en ta fresle asseurance ?
Va tromperesse, en vain tousjours resvant!
Tu te repais de songes, et de vant:
Tu ne m'auras jamais en ta cordelle.
Je ne veus plus te reloger chez moy!
Tu es pipeuse, et sans coeur, et sans foy:
Et je suis ferme, et candide, et fidelle.
QU'EN dépit du Bastard, et de la Chienne infame
Qui chaude en tapinois presta son hastelier
Peut estre à quelque Moyne, ou vilain Bastelier:
Anoblissant ainsi sa race, et son diffame!
Il n'est seul, le Meschant! et participe au blame
De ces meres de nom, un long et long milier
D'enfantz tous putatifs : et leur est familier
Aussi bien le deduyt, que la paillarde flame.
Ils sont si genereus, si fiers, et si hardis,
Que la terre, et le Ciel, en sont abastardis:
Tant ilz ont obtenu sur les Dieus, et les hommes.
Mais ce lasche Bastard, noz Bastardz dementant,
C'est le Chien qui me fait chiennetter tant et tant,
Que de souffrir ce Chien pires que Chiens nous sommes!
P.88 :
D'AUTANT que l'heur dit au Roy de Lydie,
Par la vertu de sa pierre de prix:
D'autant celuy de meschef fut surpris
Qui vid en soy sa race abastardie.
Ce filz-mary de sa mere estourdie,
Fut parricide, et de ses yeux épris:
Et peurent bien leurs enfantz mal-apris
S'entre-tuer d'une main enhardie.
Si la Deesse aveugle en tous ses faitz,
N'eust de ces deux rengregé les forfaitz,
Ce fin Berger Monarque devoit naistre.
Et ce Thebain, qui tant de sois meffit,
En lieu de Prince un Pasteur devoit estre:
Ainsi Fortune eust causé leur proffit.
Ville, qui n’as d’esgalle en ce monde habité,
Fier monstre à plusieurs chefs, ouvriere d’injustice,
Hydre repullulante en chasque malefice,
Nic d'usure, et d'orgueil, et d'infidelité.
Mere d’ambition, fille d’iniquité,
Marastre à tes enfantz, nourriciere de vice,
Fusil d’esmotion, abysme d’avarice,
Rempar des assasins, et peste d’equité.
Orpheline d'honneur, ennemie de gloire,
Des hommes de renom l’homicide notoire,
Tygresse en cruauté, maudit gouffre d'horreur.
Tu cheris les meschantz, ton audace est brutalle,
Tu dépites le Ciel, et t'armes de fureur :
Aussi es-tu sans pair, et n'as point qui t'esgalle ! !
P.261-264-265
EPISTRE,
Au Seigneur de Souvray.
IL me desplaist, SOUVRAY, de mouler mon ouvrage
Sur le patron d'autruy, comme aucuns de nostr'age,
Qui d'un Cygne empruntantz le seul plumage beau,
Imitent bien-souvent l'Oyson, ou le Corbeau:
Quand à moy j'ayme mieus vivre honestement pouvre,
Que si quelque larçin ma pouvreté descouvre:
Et sans rien mendier, tenant ce mesme ranc,
Veus estre en mes discours et veritable, et franc:
Pource entre ces Harpeurs qui le moins se desguisent,
Et qui s'eternisantz les autres eternisent,
(J'use à mon grand regret de ces superbes mots)
Je diray sans cercher un mercenaire los,
Non plus qu'une moisson, ou qu'une faulx estrange,
Que mon champ me promet quelque peu de louange:
Et bien que la foison des fruitz qu'il a produit
Abonde plus en heur, que ce merite en bruit,
Si fay-je voir icy qu'un sïeur ne desdaigne
D'employer sa faucille en fertile campaigne.
Quand je songe parfois combien j'en ai perdu,
(J'enten des vers robez, qu'on ne m'a point rendu:)
Et de combien encor j'ay fait sans autre blame,
Maint et maint sacrifice à Vulcan dans sa flame:
Je m'estonne, Souvray, non sans quelque pitié
(Car c'estoyent mes enfantz, moy pere d'amitié:)
Que ceus dont j'ay depuis ma maison assortie,
Ne sont apetissez de la plus grand' partie:
Et crains que ce que j'ay chanté par passetempz,
Ains tout cela que j'ay reffait en peu de tempz,
Face estimer de moy ce qu'attendre je n'ose,
N'ose, ne veus, ne puis, alors que je compose:
Car des que je commance à traçer mon papier,
Je voudroy tout soudain venir au vers dernier.
Je m'esbahy d'aucuns qui le Parnasse hantent,
Et lentz à conçevoir, à peine à peine enfantent:
Je voudroy quelquefois leur ressembler, à fin
De voir si je fairoy quelque oeuvre plus divin,
Mais de Demon qui m'ayde en ma vive alegresse,
M'allume trop l'esprit d'ardeur, et de jeunesse :
Et c'est pourquoy je suis moy-mesme esmerveillé
Comment aprez avoir si peu de moys veillé,
Ma plume s'esgalise aus devançieres plumes,
Par la masse, et grosseur, de mes nombreux volumes:
C'est bien loing de ce Chantre auquel de main en main
On defere l'honneur du Poëme Romain,
Mais qui, bien qu'assisté du Choeur Aganippide,
A despendu quinze ans aprez son AEneïde:
Oeuvre vrayment loüable, et fort laborieus,
Mais un terme si long estoit trop spacieus :
Et croy-je que son Prince, aprez le sac de Troye,
N'eust onc tant de loysir en poursuivant la voye
De ses tardes erreures et par terre, et par mer:
Qu'il en a peu luy-mesme en chantant consumer.
Je ne sçay tant resver pour mes songes escrire,
Je te confesse bien que je suis beaucouop pire
En son stile Latin : mais j'ajouste à cecy
Qu'il eust un bon Auguste, et un Mecene aussi:
Et voudroys-tu douter qu'en saison si fertile
Ayant de telz fauteurs, on n'eust pas un Virgile ?
Donc soit qu'un Envieus ou rogue, ou peu benin,
Revomisse sur moy quelque salle venin:
Ou soit qu'à la bonne heure on voye, et favorise,
Mes ouvrages nouveaux : je defendz qu'on meprise
Pour avoir tant escrit en la premiere fleur
De mon Adolescence, esclave de malheur :
Je defendz qu'on pardonne à ceste promptitude
Qui brusquement m'exerçe à si sterile estude,
Ou qu'on pense de moy que je produy mes vers
Comme faisoit celluy d'un naturel divers,
Qui jadis s'arrestant au milieu de la course,
Formoit les siens lechez comme l'Ourseau par l'Ourse :
Car quand je brideroys ainsi mon vif desir,
De beaucoup de labeur j'auroy peu de plaisir:
Mais je veus bien qu'on sçache (et de mon veuil modeste
A ce siecle bastard je tesmoigne, et proteste:)
Que si le moindre appuy supportoit mon esprit
Qui de ce vain mestier ardamment s'éprit,
Et ressentoit aumoins la faveur allechante
De ceus qu'à mon honneur ingrattement je chante:
Je me parforçerois, invaincu du travail,
A peindre mes papiers d'un aussi bel esmail,
Propre, et non coquiné, que tel d'entre la trope
Qui revest parmy nous la Corneille d'AEsope:
Auquel si l'on ostoit les plumes qu'il a pris
Des Oyseaus depouillez, et par fraude surpris,
Cuides-tu qu'en perdant un si riche pennage,
Il osat bragarder entre ceus de son age ?
Ceste Liçe à l'oeil traistre, et qui brasse l'ennuy,
Ains se rid de l'opprobre, et du meschef d'autruy,
N'eust jamais place en moy : car j'ayme, et prise, et loüe,
Quiconque le merite, et qui du Sort se jouë:
Mais pire qu'un Dragon plein d'audace, et de fiel,
J'abbhorre l'homme indigne et des graces du Ciel,
Et des biens de la terre : et neaumoins le vice
Est si autorisé par sa mere Injustice,
Qu'un vilain, un Coyon, voire un gros animal,
Ne sçaura point que c'est d'infortune, et de mal:
Ou le coeur valeureus qui les Destins implore,
Soy-mesme se meurdrit, soy-mesme se devore,
Et (des autres vray juge) est son prore bourreau.
Mon Souvray; si j'estoy quelque faus pipereau,
Faisant d'un Monstre un Dieu : je ne viendroy sans crainte
Donner à noz Françoys une si dure attainte:
Je parle aus depravez, qui n'ont, et qui n'auront,
Ni bonté dans le coeur, ni honte sur le front:
Mais je m'adresse à toy qui cheris, et qui prises,
Avec l'humble vertu les neuf Soeurs bien-aprises,
Et c'est à celle fin qu'en lisant quelquefoys
Mes escitz lüangeurs des Princes, et des Roys,
Parmi tant de beaus noms qui mes Livres decorent,
Parmi tant de beaus noms que mes Livres honnorent,
Tu remarques le tien, qui reluira trop mieus
En faveur icy bas, en gloire dans les Cieus:
Que si te poussant-là d'une fuite eslancée,
Je faisoys or' de toy quelque estoilé Persée,
Ou terrible Orion : qui n'est si bien armé,
Que tu seras peut estre encor plus renommé
par la voix de celluy qui des ore te donne
(Aveques ce present) son coeur, et sa personne.
P.279-282-183
STANSES, AU ROY.
QUE ne suis-je aussi franc d'effait, que de vouloir ?
Pourquoy ne puis-je encor à tes piez me douloir,
Ore qu'on me resserre, et que mon dueil empire ?
J'iroy, mon PRINCE heureus, à toy me presenter!
Mais ne pouvant d'icy mes regretz te conter,
Ce que la bouche tait la plume ose l'écrire.
Entendz ma juste plainte, o grand Roy des Françoys,
Invincible HENRY, qui n'agueres portoys
L'antique nom fameus du Monarque Alexandre:
Entendz, et voy ma peine! ayder l'homme affligé,
Maintenir l'innocent, et vanger l'outragé,
C'est s'esgaller aus Dieus: ains Dieu mesme se rendre.
S'il te plait donc sçavoir qui s'attriste, et se deut,
Et qu'alleger sans toy l'on ne veut, ou ne peut:
C'est celluy qui maugré la ruse, et la malice,
Du menteur Envieus, a tousjous mis pour toy
Sa plume, ses escritz, son devoir, et sa foy:
Veus-tu gagés plus seurs de son humble service?
Il a sonné ton los, ta force et tes combas:
Son chant tesmoigne encor comment tu marias
La Coronne Polaks au Sceptre de la France:
Comme épris de ta gloire il t'admire, et tu luis
Comme un bel Astre clair par le serain des nuis,
Ou comme le Croissant qui sa rondeur avance.
Or pour avoir cent fois celebré ta valeur,
A ce coup il te cerche au fort de son malheur,
Comme son rameau d'or, sa Sibylle, et son guide:
Aussi sans ce confort, il maudiroit ces lieus,
Lieus qui le vont guidant au noir fleuve Oublieus,
Comme une Ombre qui erre au bord Acherontide.
De vergoigne, ou de peur, (quoy qu'on l'ose assaillir)
La coulpe ne le fait ni rougir, ni pallir:
Et simplesse, et candeur, sont sa vraye defence:
Le Criminel chargé doit cercher le pardon,
Mais l'innoçence aussi n'affecte point ce don:
Qui ne sçayt que la grace est nulle sans l'offance?
Jadis un preux Caesar acort, humain, et dous,
Fut prisé d'un chascun: mais l'outrage, et courrous,
D'augustre son Nepveu, les plus hautains deterre:
Ovide il fit bannir, pour ne sçay quelle erreur:
Las! un moindre soupçon, plein d'estrange fureur,
Trop pire m'interdit l'aer, et l'onde, et la terre.
Ce qui m'angoisse plus en captivité,
C'est de souffrir le mal que je n'ay mérité,
Et d'un crime incognu faire la penitence:
Bien-souvent les chetifz se voyent secourir,
Ou juge le coupable, avant que de mourir:
Las! je reçoy la mort, plustot que la sentence.
C'il que le Sort malin culbute d'un beau ranc,
Ou perd et pere, et mere : ou qui dessus le banc
Frape l'eau de sa rame, ou qu'aus cepz on esclave,
N'esgallent mes travaux : et j'irois affirmant
Que je passe en desastre, esmoy, danger, tormant,
L'Opressé, l'Orphelin, le Pilot, et l'Esclave.
Au gré d'un Geolier rude asservir son pouvoir,
N'esperer rien qu'effroy, qu'injure, et desespoir,
Estre faché, reclus, encourir maint dommage:
A son traistre Ennemy malgré soy pardonner,
Se voir ravir à tort ce qu'on ne peut donner:
Est-ce pas supporter un plus crüel servage ?
Le Forçat a plus d'aise, ayant la chaine aus piez!
Au moins il void la mer, et ses flotz repliez,
L'aer, la terre, et le Ciel, de toutes choses pere:
C'il qui les Naviguantz mit au nombre des mortz,
Se trompa lourdement : nous qui d'ame, et de corpz,
Somme serfz, et geinez, sentons plus grand'misere.
Autant qu'on peut conter de minutes au jour,
Autant qu'l est d'arene au Lybique sejour,
Autant qu'un Hyver a de glaçons, et bruines:
Tout autant de soucis nous bourellent icy,
Les pensers sont à nous, et les souspirs aussy:
Sent-on moindres plaisirs, ni plus grandes ruines ?
Les jambes, et les piez, nous servent pour marcher,
Et les yeus, et les mains, pour voir, et pour toucher,
Ilz sont vains toutesfois dans une prison dure!
J'aymerois donc mieus estre un sauvage animal,
Au pis je gouterois plus d'aise, et moins de mal:
La Marastre de l'homme est sa propre nature.
Comme à l'esgal des bons on cognoist les meschantz,
En ceus qui par raison leur salut vont cerchantz
Volontiers plus d'angoisse, et d'infortune abonde:
Mais quoy ? libres ilz ont ces infelicitez,
Et n'esgallent aussi noz grandz adversitez:
La prison, et le joug, sont l'enfer de ce monde.
Ha, ne vivent heureus ceus-la de mon mestier!
Chascun void leurs escritz, leur ouvrage est entier,
Moy je meurs sans renom, ma Muse erre esgarée!
Si je haste mon cours, c'est pas esloignement,
Je voy presque ma fin, des le commancement:
Et la nuit de mon jour devançe sa soirée!
SIRE, quand j'oseroy l'asseurer par mes vers,
Plus qu'il ne t'est advis en ma perte tu perds,
Si l'Estranger s'esleve enflé d'escritz, et d'armes:
Ce n'est tout que le glaive, ou le nombre de gentz!
Il faut, en suscitant des ouvriers diligentz,
Le batre du baston duquel tu me desarmes.
Ces oeuvres que je fis en mon plus jeune feu,
C'estoyent petitz esclairs qu'on vid reluire un peu,
Menassant ja les Chefs d'un punisseur naufrage:
Mais ore qu'obstinez ils voguent sans repos,
Au milieu du peril, de la route, et des flos,
Dessus tous (s'il te plait) je verseray l'orage.
Je feray le Vulcan qui les traitz forgeray;
Martellent, açerant, l'oeuvre que je feray:
Puis comme un Jupiter, j'acableray leur teste:
Commande seulement! si je m'entendz hucher,
Sur eux, et leurs aydantz, je feray trebucher
Le bruit, l'esclat, le choc, la foudre, et la tempeste.
Plus haut ilz sont montez, ils bruncheroyent plus bas:
Mesmes aus plus hardis je ne cederoy pas,
Ains me rüroys sur eus d'une terrible attainte:
Comblant, enflant, paissant, armant, n'ayant liez,
(Au plus fort de l'assaut) coeur, bouche, yeux, dextres, piez,
D'ire, de cris, de sang, de glaives et de crainte.
Ton Louvre, ore si brave en pompeus Courtisans,
Foisonne en telz hableurs, et nouveaus partisans,
Qui sous un beau semblant t'ayment, loüent, adorent:
Mais ce sont des flateurs, flateurs et pipereaus,
Qui portent mieus le nom de vrays Loupz, et Corbeaus:
Ceus-cy nous mangent mortz, ceus-là vifz nous devorent!
Que nul, tant soit-il caut, ne tasche à me gaigner :
Et ses offres, et luy, se verront dedaigner,
Je fuiray son accueil, et sa feinte adoucie:
Plustot je tourneray mes pas, et mon regard,
Pour te suivre (mon Prince) et d'une et d'autre part,
Comme aus rays du Soleil se tourne la Soucie.
Je te serviray mieus à l'envy des soudars,
Que si je rechangeoy mon Apollon à Mars,
Ma plume au Coutelas, et ma couche à la dure:
Mais au besoing aussi, je changerois alors
Ma plume au fer sanglant, mon Phoebus à Mavors,
Mon lit au camp d'outrance, au chaud, à la froidure.
J'espere au pis aller l'un et l'autre choysir:
Et si la doubte encor s'oppose à ton desir,
Ma promesse, et mon voeu, te seront pour ostage:
Le bon coeur, le corpz libre, et l'esprit studieus,
M'ayderont à matter l'Adversaire odieus:
Qui m'osera, combatre avec tant d'avantage?
Parmi ceus qui guerriers oseront de beaus faitz,
Ma Clion effroy'ra tes Ennemys defaitz,
Cà et là repandant l'horreur de ta main forte:
Que si pour mieus choquer trop foibles j'ay les reins,
Ton grand Frere, ou quelcun de ces Princes Lorreins,
En me servant d'apuy, me servira d'escorte.
Alors ne cuide pas que la suite, ou l'effroy,
Me suivent en suivant le parti de mon Roy,
Pour qui j'aymerois mieus un beau trespas eslire:
Moins d'armes, que de poudre et suëur tout couvert,
Monstrant l'estomac nu, de playes entr'-ouvert,
Je t'ouvriray mon coeur, où ma foy se peut lire.
P.353-354-355 :
CONTR'-INJURE.
La hayne, l'ire, et l'outrage,
Me font ourdir cest ouvrage,
Poursuivant mon devançeur:
Que donc avec juste peine
L'outrage, l'ire, et la haine,
Offancent mon offançeur.
La profonde mer Aegée
N'aboye plus enragée,
Et le tonerre orageus
Ne grònde avec plus de crainte:
Que ma fureur non-estainte
Bruyra sur mon outrageus.
Mastin vrayment je le nomme,
Comme indigne du nom d'homme :
S'estant ore encouragé
Aus traitz mordantz de sa plume,
Pour vraincre l'ordre coustume
D'un traistre Chien enragé.
A blasonner il s'applique
Tout feroce, et Zoïlique:
(Ces gros motz luy plaisent fort
Qui nostre langue travaillent,
Voire telle enfleure baillent,
Que vent, et fumiere en sort.)
Tousjours il a que redire
Sur ceus dont il est le pire,
Rendant l'obscur esclairçi
Par ses brouillardz, et ses nuës:
Mesme des choses cognües
Il fait le clair obscurçy.
Tu es donques ridicule,
Toy qui te feintz un Hercule,
Hautain entre les hardis,
J'enten si l'on te veut croire:
Et te donne ia ta gloire
Bonne part en Paradis.
Au marcher tu fais le brave,
Au lire tu sembles grave,
Au discourir, suffisant:
D'aise encor ton coeur se baigne,
Quand celluy qui t'acompaigne
Te renomme bien-disant.
Pour mieus pallïer ta ruse,
Tousjours quelque maigre excuse
Devançe tes motz vantars:
Comme en disant, que tes carmes
N'ont gouté parmi les armes
Ni l'estudes, ni les ars.
Or as-tu jadis choisies
Mes plus jeunes Poësies,
Pour en parler mal-à point:
Mais ores que tu deprises
Ma verve, et mes entreprises:
Pour cela ne play-je point ?
Ton jargon ne m'espouvante
Soit qu'il me pique, ou me vante:
Die bien, ou mal de moy,
Ta bouche, ou le fiel abonde:
Amy, tu n'es tout le monde,
Et tout le monde n'est toy !
Alors que moins tu me loües,
Ou peu loüable m'avoües,
Je m'estime assez loüé:
Et ia deja tu me vanges,
M'estant chiche des louanges
Qu'ore j'ay desavoüé.
Si donc mon aigreur n'esgalle
Ta medisance inegalle,
Tu es icy mon vainqueur:
Vainqueur ensemble, et vray maistre,
Qu'un malin Astre a fait naistre
Moqueur, sous le Dieu moqueur.
Au reste je ne te cede
En l'heur que Phoebus possede:
Et si tu m'as dedaigné,
Excusable est ma disgrace:
Qui par les espines passe,
Est tousjours esgratigné.
Tandis vante-nous ce Livre
Qui te doit faire tant vivre,
Mais ne le fais imprimer:
En cela si tu m'imites,
Cent Momistes Democrites
T'aprendront à mieus rimer.
P.1367 (Nous ne reproduisons pas ce poème en entier au vue de son trop grand nombre de vers, il s'agit de "LE TEMPS. A LOYS DE LORRAINE, Cardinal de Guyse. Discours I.", Les Premieres Oeuvres[...],Tome 2, p.163-178)
Lors Charles successeur monta dessus le throne,
Et vid presque en morçeaus tronçonner sa Corone
Quand l'esmoy de Bellone, et l'audace, et l'erreur,
D'un tas d'assasineurs, aiguisa sa fureur:
Laissantz ainsi tomber d'une rencheute insigne
Nostre fievre en mal chaud, nostre perte en ruine:
Et rattiser le feu de noz seditions,
Brassant, et suscitant, quatre ou cinq factions.
Je ne puis approuver ceste sentence estrange
Du Sage-vieil Solon, indigne de louange,
En ce qu'il ordonna que l'on estimeroit
Infame, et sans honneur, c'il qui ne choysiroit
L'un ou l'autre party, quand sa Chose-publique
Encourroit les meschefz d'un orage bellique:
Quant à moy je voudrois lors que ce triste fleau
Nous menaçe (cruël) d'un esclandre nouveau,
Je voudrois en horreur de ces terres ingrattes
Moy-mesmes me bannir vers les rudes Sarmattes,
Ou sous l'un des climatz où les Sauvages coys
Imitent en repos et Nature, et ses loys:
Il me faut neantmoins il me faut par contrainte
Hanter ces lieus suspetz à la Justice sainte,
Suspetz à l'homme entier, suspetz aus bons espris,
Qui tombent (esperdus!) en vergoigne, et mespris:
Et comme si ce siecle estoit une couvée
De vices monstruëus à la teste eslevée,
Sont contrainz de ceder non sans honte, et peril,
A quelque traditor, ou vray Poisson d'Apvril,
Qui vivent à leur aise : et n'ont pour compagnie
Qu'orgueil, affront, luxure, opprobe, et calumnie.
O Croese incomparable ! ô bon Croese où es-tu,
Qui de grace, et d'honneur, fus jadis si vestu!
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