Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


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COLLETET, Guillaume
Le Trébuchement de l'yvrongne, Paris, 1627, 16 p.




  Ce poéme de 203 vers est postérieur aux recueils satyriques, mais il continue, avec plus de brio, leur vaine poétique. Le premier poémes de G. Colletet fut publié dans le La Cabinet Satyrique de 1618, il participa aussi aux Délices Satyrique de 1620 et au fameux Parnasse Satyrique de 1622, cette dernière collaboration lui value d'être poursuivi par la justice.
  Le trébuchement de l'Yvrongne continue la tradition des poèmes bachiques, mélant ainsi désinvolture littéraire et désinvolture sociale, il se fait le porte-parole d'une vie renouvelée au source du présent et de sa délectation. Mais au-delà même, il tend à intégrer des discours poétiques divers refondant le tout en des vers burlesques et satiriques.

 




TREBUCHEMENT DE L'YVRONGNE


ô vous de qui la gloire à nulle autre seconde
sur laisle des beaux vers vole par tout le monde,
qui n' aspirans à rien qu' à l' immortalité
ne languissez jamais dedans loisiveté,
quittez un peu ce soin de vouloir tousjours vivre
qui vous tient jour et nuit collez dessus un livre.
Bacchus veut des honneurs aussi bien qu' Apollon,
une table vault mieux que le sacré vallon,
et les charmes d' un luth ou bien d' une guiterre
nont rien de comparable aux delices d' un verre
de qui la melodie et le doux cliquetis
sçavent l' art d' attirer Juppiter chez Thetis,
lors que solicité de son humeur plus douce
avecque tous les dieux il veut faire carousse.
Amis, soyons touchez d' un semblable desir,
ne mesurons le temps qu' aux regles du plaisir,
et ne nous plongeans point dans ces vaines pensees
des choses advenir ny des choses passees,
sans que pas un de nous face le suffisant
arrestons nos esprits aux choses du present.
Joüissons du bon-heur que le ciel nous octroye,
sacrifions au dieu qui preside à la joye,
et sans parler des roys ou bien des potentats
ny du desreiglement qu' on voit dans leurs estats,
ny des divers advis du conseil des notables,
ne nous entretenons que de mots delectables,
et tous expedions en nos particuliers
plus de verres de vin qu' ils ne font de cahiers.
Les sages anciens dont les academies
ont souvent resveillé nos ames endormies,
ont dit que nous sentions quatre sainctes fureurs
agiter nos esprits de leurs douces erreurs,
les muses, Apollon, l' enfant que Cypre adore,
et le dieu qui dompta les peuples de l' aurore.
Qu' aujourd' huy, chers amis, l' amoureuse liqueur
de ce divin nectar agite nostre coeur,
que ce puissant demon qui preside aux bouteilles
soit l' unique sujet de nos plus longues veilles,
et quand la soif viendra troubler nostre repos
courons alaigrement l' esteindre dans ces pots
plus viste que tous ceux de nostre voisinage
ne coururent à l' eau pour appaiser la rage
de l' infame Vulcan dont le traistre element
embraza de Themis l' orgueilleus bastiment.
Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde
ont esté renommez pour une table ronde,
nous qui suivons l' amour et reverons ses loix,
faisons tous aujourd' huy de si vaillans exploits,
qu' on appelle en tous lieux ceste trouppe honoree
les braves champions de la table quarree.
Mais c' est trop discourir sur le point d' un assaut,
amis, advancez vous tandis que tout est chaud,
voyez vous point ces plats d' une odeur parfumee
espandre autour de nous une douce fumee,
que l' air de nostre haleine esleve dans les cieux
en guise d' un encens que nous offrons aux dieux ?
Pour moy qui suis contraire à ceste tirannie
qui seconde les loix de la ceremonie,
je me sieds le premier en ceste place icy,
despeschez mes amis, asseiez vous aussi,
ou vous irriterez le feu de ma colere
qui ne s' appaisera que dans la bonne chere.
Que ces mets delicats sont bien assaisonnez !
Que ce vin est friant ! Qu' il va peindre de nez
d' une plus vive ardeur que la plus belle dame
n' en alluma jamais dans le fonds de nostre ame.
Inspiré de Bacchus qui preside en ce lieu
je vuide ceste tasse en l' honneur de ce dieu,
quoy pour avoir tant beu ma soif n' est appaisee !
Je la veux rendre encor quatre fois espuisee.
Amis, c' est assez beu pour la necessité,
ne beuvons desormais que pour la volupté.
Que chacun à ce coup ses temples environne
des replis verdoyans d' une belle couronne
de pampre, de lierre, et de myrthes aussi,
il n' est rien de plus propre à charmer le soucy.
Et si malgré l' hyver qui ravit toutes choses
on peut trouver encor des oeillets et des roses,
semons en ceste place, ornons en ce repas,
non pource que l' odeur en est plaine d' appas,
mais pource que ces fleurs n' ont rien de dissemblable
à la vive couleur de ce vin tant aimable,
qui resjouit nos yeux de son pourpre vermeil,
et jette plus d' esclat que les rais du soleil.
Profanes loing d' icy, que pas un homme n' entre
s' il est du rang de ceux qui n' ont soin de leur ventre,
qui fraudent leur genie, et d' un coeur inhumain
remettent tous les jours à vivre au landemain.
Mal-heureux en effect celuy-là qui possede
des biens et des thresors et jamais ne s' en ayde,
tandis qu' on a le temps avecque le moyen
il faut avec raison se servir de son bien,
et suivant les plaisirs ou l' age nous convie
gouster autant qu' on peut les douceurs de la vie.
Quand nous aurons faict joug à la loy du trespas
nous ne joüirons plus d' aucun plaisir la bas,
nous n' aurons plus besoin de celliers ny de granges
pour enfermer nos bleds et serrer nos vendanges,
mais tristes et pensifs accablez de douleurs
nous ne vivrons plus lors que de l' eau de nos pleurs.





Chers amis laissons là ceste philosophie,
que chacun à lenvy l' un l' autre se deffie
à qui rendra plustost tous ces vaisseaux taris,
six fois je m' en vas boire au beau nom de Cloris,
Cloris le seul desir de ma chaste pensee,
et l' unique suject dont mon ame est blessee ;
Lydas, verse tout pur, puisque la pureté
a tant de sympathie avec ceste beauté,
et puis ne sçais-tu pas que l' element de l' onde
est la marque tousjours d' une humeur vagabonde ?
Si je bois jamais d' eau qu' on m' estime un oyson,
que personne en beuvant ne me face raison,
que tout autant que l' eau mon vers devienne fade,
que mon goust depravé rende mon corps malade,
que jamais de beauté ne me face faveur,
que l' on me monstre au doigt comme un pauvre beuveur,
enfin qu' aux cabarets pour ma honte derniere
on escrive mon nom soubs celuy de chaudiere.
Certes je hais ces mots qui finissent en eau
si jeusse esté Ronsard j' eusse berné Belleau
quand sobre il entreprit ceste belle besongne
d' interpreter les vers de ce gentil yvrongne,
qui dans les mouvemens d' un esprit tout divin
honnora la vandange, et celebra le vin.
Mais à propos de vin, Lydas reverse à boire,
aussi bien ce piot rafraischit la memoire,
il faict rire et chanter les plus sages vieillars,
il leur met en l' esprit mille contes gaillards,
et quoy que l' on ait dit de la faveur des muses
il inspire le don des sciences infuses,
si bien que tout a coup il arrive souvent
que l' ignorant par luy devient homme sçavant,
nostre Arcandre le sçait qui pour aymer la vigne
passe desja par tout pour un poëte insigne,
Arcandre qui jamais ne fait rien de divin
s' il n' a dedans le corps quatre pintes de vin.
Ah ! Que j' estime heureux l' amoureux d' Isabelle
non pource qu' il adore une fille si belle,
non pour ce que les rais qui partent de ses yeux
rendent plus de clarté que le flambeau des cieux,
non pource que dans l' or de sa perruque blonde
elle tient enchaisné le coeur de tout le monde,
non pource qu' à Paris elle à tant de renom,
mais pour ce qu' elle a tant de lettres en son nom,
et que l' affection que cet amant luy porte
à tant de mouvemens, est si vive et si forte,
qu' il ne peut faire moins que de boire huit fois
au nom de cet object qui le tient soubs ses loix.
Pour moy soit qu' on me blasme ou bien que l' on me prise,
je veux changer le nom de Cloris en Clorise,
ou bien prendre Clorinde ou d' autres mots choisis,
fais en, mon cher Aminte, autant de ton Isis,
cela luy tiendra lieu d' une nouvelle offrande,
mais insensiblement je ne m' advise pas
que la force du vin debilite mes pas,
je sens mon estomac plus chaud que de coustume,
je ne sçay quel brasier dans mes veines s' alume,
je commence à doubter de tout ce que je voy,
la teste me tournoye et tout tourne avec moy,
ma raison s' esblouit, ma parolle se trouble,
comme un nouveau Penthé je vois un soleil double,
j' enten dedans la nue un tonnerre esclatant
je regarde le ciel et ny vois rien pourtant,
tout tremble soubs mes pieds, une sombre poussiere
comme un nuage espais offusque ma lumiere,
et l' ardante fureur m' agite tellement
qu' avecque la raison je perds le sentiment.
Evoé je fremis, Evoé je frissonne,
un vent dessus mon chef esbranle ma couronne,
et je me trouve icy tellement combatu
que je tombe par terre et n' ay plus de vertu.
Puissante deité, mon vainqueur, et mon maistre,
si tu mas autresfois advoüé pour ton prestre,
si jamais tu mas veu plus qu' aucun des mortels
espandre au lieu d' encens du vin sur tes autels,
race de Juppiter, digne enfant de Semele,
appaise la fureur qui m' accable soubs elle,
dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau
qui tempeste qui boult au creux de mon cerveau,
rends plus fermes mes pas, modere ta furie,
donne moy du repos, ô pere je t' en prie
par ton Thyrse couvert de pampres tousjours vers,
par les heureux succes de tes travaux divers,
par l' effroiable bruit de tes sainctes orgies,
par le trepignement des Menades rougies,
par le chef herissé de tes fiers leopars,
par l' honneur de ton nom qui vole en toutes parts,
par la solemnité de tes sacrez mysteres,
par les cris redoublez des festes trieteres,
par ta femme qui luit dans l' olympe estoillé
par le bouc qui te fut autresfois immolé,
par les pieds chancelans du vieux pere Silene,
bref par tous les appas de ce vin de Surene.
Ainsi dit Cerilas d' un geste furieux
roüant dedans la teste incessamment les yeux ;
Bacchus qui l' entendit, d' un bruit espouvantable
fit trembler à l' instant les treteaux et la table
sans que les vases pleins de la liqueur du dieu
fussent aucunement esbranlez en ce lieu,
tesmoignage certain qu' il ne mit en arriere
de son humble subject la devote priere,
et de faict luy sillant la paupiere des yeux
il gousta le repos d' un sommeil gratieux.