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LA TAILLE Jean La Famine, ou les Gabeonites, Tragedies prise de la Bible, et suivant celle de Saül. Ensemble plusieurs autres Œuvres poëtiques de Jehan de la Taille de Bondaroy gentil-homme du pays de Beauce, et de feu Jaques de la Taille son frere, desquels œuvres l’ordre se void en la prochaine page, Paris, Federic Morel, 1573 [ou 1574], ff. 169v°-172r°.
Exemplaire consulté : Arsenal (GD 741 (2))
SONNETS SATYRIQUES
DU CAMP DE POICTOU, 1568.
I.
La saison, et le froid, le verglas, et l’orage,
Nous combattoit si fort au dernier camp de France,
Que les plus patients y perdoient patience,
Et les plus courageaux y perdoient le courage :
A ceux là qui auroient à leur pere outrage,
Ou pippé d’un mineur les biens, et l’innocence,
Je ne voudroy donner plus grande pœnitence,
Que de faire en tel temps, comme moy, tel voyage.
Or celui qui ne peult souffrir son ayse, y aille :
Dieu qui ne voulut pas permettre la bataille
(Bien qu’on l’eust par sept fois presentée en trois lieux)
A ceux là, ce me semble, a fait heureuse grâce,
(Veu un tel camp glissant, plein de neige, et de glace)
Qui leur’ jambe’ et leur bras ont rapporté chez eux.
A DIEU
II.
Jusques à quand seigneur as tu determiné
De nous punir par guerre, ou tantost deux ans j’erre
Blessé, triste, affligé, et par diverse terre,
Les armes sur le dos, des miens abandonné :
Tu vois qu’un loup masqué, ton fleau ordonné,
Plus de vingt ans y a, nous veult tous par la guerre
Peu à peu consumer, pour un estat acquerre,
Ayant le noble expres contre l’autre acharné.
Voy tu cecy, Seigneur, ou si, lors que tu tonnes,
Sans cause, et pourneant les humains tu estonnes ?
Voy tu point ceste guerre où sont morts cinq cents mille,
Qu’en dix ans nos pechez trois fois ont faicte exprés,
Si tu nous pers ainsi par la guerre civille,
Qui chantera, Seigneur, ta gloire cy après ?
A UN SIEN AMI.
III.
Si jamais gentil-homme ait eu part aux malheurs,
C’est moy qui n’eus jamais que misere et que larmes,
J’ayme à vivre paisible, et faut suyvre les armes,
J’ayme à vivre gaillard, et fault vivre en douleurs :
J’ayme acquerir honneur, et cele mes valeurs,
J’ayme en seureté dormir, et n’oy tousjours qu’allarmes,
J’ayme à voir la vertu, et ne voy que gendarmes,
J’ayme à faire la guerre, et ne voy que volleurs :
J’ayme à voir mon païs, et miserable j’erre,
Par divers temps et lieux, en une longue guerre,
Je n’ayme l’ignorance, et fault l’ouir habler.
J’oy mil’maux, et voudroye plus sourde avoir l’oreille,
Je n’ayme le pillage, et s’il me fault piller,
Tandis je fais des vers, dont chascun s’esmerveille.
A LUY ENCOR.
IIII.
Tu dis qu’icy plus heureux suis que sage,
Mais si languir, ne dormir en seurté,
Aller errant de cité, en cité,
De lieux en lieux, de village en village :
Si voir mil’torts (banny de son ménage)
N’avoir nul bien, nulle commodité,
Faire la guerre et l’hyver et l’esté,
Piller l’autruy, et n’aymer le pillage :
Si vivre en doubte, et faire longues traittes,
Par mil’ dangers sans argent ny retraittes,
Battre l’estrade à la pluye et au froid :
Bref supporter cela d’un grand courage,
Et si c’est heur, je confesse, à bon droict,
Que plus que toy je suis heureux, et sage.
V.
Bien que je sois vray Françoys de naissance
Les estrangers je n’ayme touteffois,
Je hay le Suisse, et pauvre Escossois
Qui ne nous sert que de perte et despense :
D’italiens je hay l’outre-cuidance
Qui sçavent l’art de plumer bien les roys,
Je ne hay tant ny le Turc, ny l’Angloys,
Car ennemis ne font tant de nuysance :
Je ne hay tant aussi le Reistre avare,
Car bien qu’il soit lourd, yvrongne, et barbare,
Qu’au plus offrant vende sa conscience,
Qu’il nous gourmande, et qu’en une bataille,
Le plus souvent ne face rien qui vaille,
Il nous apprend à boire en recompense.
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VI.
M’aiant escrit sans m’avoir veu la face,
Je te respons sans t’avoir veu aussi,
Mais si encor je ne t’ay peu, ainsi
Que je devoy, rendre immortelle grace,
Le temps, la peine, avec le peu d’espace
Qu’on a d’escrire en guerre, et le soucy
Que l’honneur veult que nous ayons icy,
M’excuseront que ce n’est pas audace.
Et puis tu sçais comme aujourd’hui je prise
Entre soldats semblable marchandise,
Comme les vers entr’eux sont bien venus :
Qui voudroit bien vers eux estre en estime,
C’est de parler des plaisirs de Venus,
Et de n’avoir comme eux, ny sens, ny ryme.
VII.
Quand ainsi je nous voy errer par l’univers,
Et que de maint chasteau nous sommes conquerrants,
Que nous laissons, pour paistre, aller nos chevaux francs,
Estant souvent campez soubs quelsques chesnes verts :
Que nous passons de jour, et de nuit maints deserts,
(Brosses) il me souvient des chevaliers errants,
Qui au sortir d’un bois se mettoient sur les rangs,
Ayant et froid, et chault, ainsi que nous, souffers :
Mais si d’avoir sué, reçeu maint coup de lance,
De pistole, et d’estoc, dont j’ay playe certaine,
Nous rapportons tous presque une marque honorable,
Je dy que nous passons (ayant couru la France)
Ces Chevaliers errants, de vaillance, et de peine,
Car nostre peine est vraye, et la leur n’est que fable.
VIII.
Si piasser, si faire bonne mine,
Faire trotter un Dé, et en tout lieu,
Une Querelle, une Carte, un Sang-dieu,
Porter long poil fait à la Sarrazine :
Si retrousser son Feutre à la mutine,
Faire vertu, et du vice, et du jeu,
Si se moquer des Lettres, et de DIEU,
Rire, et gaudir d’une grâce badine :
Si sçavoir bien violer, et voler,
Habler, morguer, et pezer son parler,
Trancher du brave, et faire rien qui vaille,
Bref, si tel art fait les hommes galands,
Je suis d’avis qu’au rang des plus vaillants
Tu sois le prime, et que l’ordre on te baille.
IX.
Tu n’as au bec que bataille, et qu’assaut,
Et si jamais tu ne fus en bataille,
Et si tu as l’encouleure, et la taille,
D’un grand poltron, d’un fat, et d’un lourdault :
Mais ce pendant que tu hables si hault,
Tu m’estourdis, et ne dis rien qui vaille :
Puis tu te plains que l’ordre on ne te baille,
Et qu’à touïr je suis un peu sourdault :
Amy ne fais, ayant plustost pitié,
De moy qui t’oys, ceste complainte vaine,
Car pour n’ouïr ta maussade harangue
(Me souhaittant plus sourd de la moitié)
Je ne voudrois avoir l’oreille saine,
Sinon alors que tu serois sans langue.
A DIEU.
X.
De quels dangers, ô DIEU, m’as tu sauvé
Durant la guerre ! où mesme en une charge
Je fus blessé d’une lance au visage,
Porté par terre, et pris, et relevé !
Où d’un canon je fus lors preservé,
Où j’ai perdu et chevaux, et bagage,
Où je me vis resté avec un page
Proye aux brigans ! mais tu m’as reservé,
Tu m’as à fin de te servir, peut estre,
Un jour de moy, appris à me cognoistre
Et ne m’as point delaissé, en tous lieux :
Si pour mon bien tu m’as fait tant d’outrage,
Aussi Seigneur, pour le supporter mieux,
Croissant mes maux, tu m’as creu le courage.
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