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Jean la GESSEE Les ODES-SATYRES ET QUELQUES SONETS, de JEAN de la Gessée. A la Royne de Navarre, A PARIS, De l'Imprimerie de Federic Morel, 1578, 30 p.
LES
ODES-SATYRES,
ET QUELQUES
SONETS, DE JEAN
de la Gessée.
A la Royne de Navarre.
A PARIS,
De l’Imprimerie de FEDERIC MOREL
Imprimeur ordinaire du ROY.
M. D. LXXVIIII.
Avec privilege dudict Seigneur.
SONET.
L'oyseau plus dous en ses accors
Vient tristement sa voix espandre,
Et se plaint au bord de Meandre,
Ou sur Caïstre aux plis retors.
Moy qui m'éveille, chante, et sors,
Faché, plaintif, brusque à reprendre,
Je me fay voir, cognoistre, entendre :
Mettant au jour ces boute-hors.
Or' Satyriquement Lyrique,
Or' Lyriquement Satyrique,
Je montre quelque eschantillon.
Si la piece entiere je tire,
De Cygne je seray Frélon,
Et mon Ode sera Satyre !
LES ODES-SATYRES DE
JEAN DE LA GESSEE.
ODE-SATYRE I.
Princesse, Espouse de mon Maistre,
J'abhorre ce siecle si traistre
Aus bons, aus doctes, aus vaillans :
Siecle bastard, siecle difforme,
Qui nous corromp, et nous transforme,
Masqués de mille faus-semblans !
J'execre ce malheureus age
Qui s'affuble d'un feint visage,
Et ja nous farde d'un tel fard,
Que celuy qui ne se déguise
Est soudain taxé de bestise
Tant que l'erreur, l'audace, et l'art !
Entre ceus dont je veus escrire,
Sçais-tu bien quel je m'ose dire ?
Haut de courage, et bas de ranc :
Mais qui n'apris onques à faire
D'un fier Neron un dous Severe,
D'un Diable noir un Ange blanc.
Pardonne moy, ma grand' Minerve !
Un plus saint lieu je te reserve,
Qu'entre ces ords Boucs, et Porceaus,
Qui pour mieus couver leur malice,
Et nourir l'orgueil, et le vice,
Font les Roitelets, et Princeaus.
Ma brusque mouche Satyrique,
Ny ma folatre humeur Lyrique,
N'attaque ceus qu'on prise bien :
Mais tel qui bravant de la sorte
Quand ses riches habits il porte,
Porte dessus soy tout son bien.
Quelque autre d'une paste égalle,
Vantera la pompe Royalle :
Moy quand nouveau Roy je serois,
Pour me faire au peuple cognoistre
Sur ceus qui veulent tant paroistre,
En Pastre je m'habillerois !
Ceux qui d'ailleurs se licençient,
Et coupables diversifient
Nos maux, nos debas, nos abus :
Me proposent la sotte gloire
Du lourd Chameau, qui ne veut boire
Qu'és ruisseaus troublés, et bourbus.
Veu l'émoy de tant de rancunes,
Veu l’horreur de tant d’infortunes,
France, ma France, je te plains !
Bien que pleine d'ingratitude
Tu sois aus tiens marastre rude,
Et mere aus bastars, et forains.
Aussi ta main détrempe, et forge,
Le fer affilé qui t'égorge :
Et si r'attise le flambeau
Qui t'est fatal, et mortuaire.
Bref d'une peine sanguinaire
T'ébauche un horrible tombeau.
Pendant sous une ire si dure
Ton povre et chetif peuple endure,
Rongé, pillé jusques au bout,
Pour ne sçay quelle aspre canaille,
Pour ne sçay quelle ordre racaille,
Qui dissipe, et devore tout.
Heureuse jadis ta Fortune,
Qui te brasse, ores importune,
Dueil sur dueil, méchef sur méchef !
Elle te suivoit lors requise,
Mais pour estre au-jour d'huy reprise
Elle n'a plus de poils au chef.
Ore qu'un tel desastre abonde,
Ne laisse (ô ma ROYNE seconde)
Ne laisse à donter nostre ennuy :
Et malgré ces fleaus homicides,
Sois de tes neufs Sœur Aonides
L'espoir, et l'adresse, et l'appuy.
L'exemple de mille Heroïnes,
Ains de tes deus Tantes divines,
Encore à cela te semond :
C'est l'une, et l'autre Marguerite,
Qui remplit de son beau merite
Et France, et Navarre, et Piemont.
De ces doctes-sages Princesses
Tu pris le nom, et les grandesses :
Aussi leurs honeurs te sont deus,
Et tu n'es moindre entre les hommes :
Car en ce dur regne où nous sommes,
Une aussi bonne en vaut bien deus.
Vien donc, ma Pallas, et guerriere,
Oppose ta Gorgone fiere
A ce fier Monstre qui m'assaut :
O s'il te plaisoit me defendre !
A fin qu'on me peut mieus entendre,
Hardi je criroy bien plus haut!
ODE-SATYRE II.
BONS Dieus, que d’entreprises folles !
Que de complots, et monopolles !
Que de traysons pleines d’émoy !
S’il en fut onc entre les hommes,
C’est ore en ce temps où nous sommes
Sans amour, sans ame, et sans foy !
Par destin, par art, par cautelle,
Le fleau, l’ombre, la corruptelle,
Des maus, des privautez, des mœurs,
Attaint, couvre, gaste à tout’heure,
La santé, le fard, la nature,
Des corps, des cœurs, et des humeurs.
Nos Villes en brigues foisonnent,
Les Palais de procez resonnent,
Neptun regorge de dangers :
Les Cieus fachez nous espouvantent,
Mesme les saisons se démantent
A l’envy de nos faicts legers.
HENRY, surnommé D’ANGOULEME,
Je sçay bien que mes cris je seme
En l’air, aus ondes, et aus vents :
Mais comme ailleurs je bruy ta gloire,
Je veus icy te faire acroire
Que ce n’est rien que des vivants.
Si flagourneur je sçavoy dire
Ce qu’en taisant je n’ose écrire,
Pour ne souiller mes nets pourtraicts :
J’ensuivroy la sotte insolence
De c’il qui louë en plein silence
De cœur, de gestes, d’yeus, d’attraits.
Comme l’Hercule de Menandre
Une masse voulut bien prandre
Non-forte, inutile, et sans pois :
Le flatteur armé de parolle,
Ains de liberté douce, et molle,
Use ainsi de sa caute voix.
Comme idolatre, je n’adore
Ceus pour qui l’infame Pandore
Semble r’ouvrir son Vase emply :
O femme ! ô Dragon execrable !
Tu rends ce blame ainsi durable,
Dés les vieus siecles anobly.
Ce qui plus m’époind, et m’irrite,
C’est l’audace, et le demerite,
Du pervers qui sans s’amender
Vit si vil, si salle, et profane,
Que toute la mer Oceane
Ne suffiroit pour l’émonder.
Ainsi je m’altere, et m’égare,
Detestant cest age barbare,
Nourricier des fouls, et plaisans :
Age qui vraiment degenere,
Comblant de soing, honte, et misere,
Phebus, ses Sœurs, et nos presans.
Rien de feint icy je ne couve,
Et si le salaire j’approuve :
Mais dés qu’en mes frequens escris
J’estraine les Heros de France,
Ils m’estrainent en recompance
De mille petis beaus merçis.
J’egalle ma Muse à la Rose
Esclose avec l’Aurore esclose,
Pour tost fanir, et tost déchoir,
Dés qu’elle est au chaud exposée :
Si le dous vent, et la rosée,
Ne la nourrit matin, et soir.
Ainsi la gaye Pieride
Qui m’aime, et m’instruit, et me guide,
Se plaist en son lustre, et son cours :
Que si trop lasche elle s’enerve,
C’est pour ne trouver qui lui serve
De guide, ou d’aide, ou de recours.
Outre ce qu’icy je hasarde,
A maints Seigneurs maints dons je garde,
Qu’à leur avœu j’evanteray :
Mais si à mon los, et leur blame,
Ils estouffent ma vive flame,
Leur nom mourrant j’enterreray !
ODE-SATYRE III.
Je ne sçay desormais, ô race de CLERMONT,
Loüer à tous propos : et ces Nymfes qui m’ont
Monstré leurs saintes eaus, et la croupe bessonne
Du mont qui n’est ouvert à chacune personne,
M’interdisent leur grace, et leur divinité,
Quand je vante quelqu’un, sans l’avoir merité :
Si suis-je ore certain que leur faveur expresse
Inspire mes chansons, puis qu’à toy je m’adresse :
Toy qui sers d’un seur Phare, et d’aide, et de soustien,
A ce troupeau gardant son honneur, et le tien.
Je voudroy passer outre, et dire en quant de sortes
Courtoise tu cheris, et defens, et supportes,
Ses doctes Nourrissons, toy-mesme docte estant,
Et diroy’ comme on va ta valeur evantant :
N’est qu’on m’appelle ailleurs, puis l’émoy qui me touche
Clost l’audace en mon cœur, et la voix dans ma bouche.
Mais quel Cyclope fier, quel barbare Gelon,
(Eust-il le naturel d’un gros Tygre felon)
Ne seroit estonné, veu la Xenomanie
Qui les faicts, et les mœurs, de nos François manie ?
Tout se perd, tout se gaste ! et l’affront, et l’orgueil,
N’eurent onc plus de force, et de vogue, et d’acueil !
Quand je voy quelquefois ces testes effrontées,
Ces Geans nouveau-nés, ces monstrueus Antées,
Qui semblent à veu’-d’œil brasser mille tormens,
Pour tormenter Nature, et tous les Elemens :
Je ry leurs beaus desseins, et comme un qui s’exerce
A voir le passetemps d’une farçe diverse,
J’attens leurs avant-jeus, et ne puis denier
L’oreille, ny le temps, à leur Acte dernier :
Et dy lors à part moy : Si l’Equité divine
D’un contrepois egal nos forfaits examine,
Pere Saturnien, que font tes rouges-mains,
Espargnant au jourd’huy ces hommes inhumains,
Sous lesquels nous trouvons en saison si mauvaise
Honte au los, perte au gaing, mal au bien, peine en l’aise ?
Voila ce qu’en révant à ces estrangetés
Qui nous attirent ore à cent nouvelletés,
Je discours en moy-mesme : ore ore qu’on engage
L’honneur, et le profit, sous ce blame, et domage :
Je me reserve encor des broquars plus hardis,
Mais j’ay peur qu’on m’egalle à celuy de jadis,
J’entens ce sot vanteur qui se donnoit la gloire
D’estre ja bien avant de la Françoise Histoire :
Et neantmoins, pipeur, moucha deus, ou trois Rois,
Tandis qu’en s’avançant il vendoit ses abois
Plus cher qu’en chien oisif : et c’est pourquoy je n’ose
Te promettre, en mentant, une plus grande chose :
Car jaçoit qu’Apollon t’honore de ses dons,
Et que je mesle icy les roses aux chardons :
Je te lairray pourtant dessus ta noble envie
De la Mathematique, ou la Philosophie.
ODE-SATYRE IIII.
Par tout où j'élance ma veuë,
Je voy nostre Gaule pourveuë
De tout ce que l'Antiquité
Soit dans la Grece mensongere,
Soit dedans Rome l'Emperiere,
Eust onc d'orgueil, et vanité.
BUSSI, pour fuir le demerite,
Sui-moy l'honneur, et contr'imite
Ce FRANÇOIS triplement François,
De nom, de cœur, et de naissance :
Franc en vouloir, franc en puissance,
Et franc en naturel courtois.
C'est ce bon Prince magnanime
Qui haussa tant ma basse rime,
Quand tu lisois ces jeunes vers
Desquels j'estrainay sa hautesse :
Et plein de grace, et d'acortesse,
Loüas mon ouvrage divers.
Qui veut qu'à la Court on le prise,
Il faut que les grands il courtise :
Je suis inepte à ce mestier
De perdre ainsi les matinées,
Ou toutes les aprés-dinées,
Et bien souvent le jour entier.
J'aprens moy-méme en mon écolle
Que le Temps qui passe, et qui volle,
S'en va sans espoir de retour :
Ou si voyager il retourne,
Que jamais ferme il ne sejourne,
Non plus que ferme n'est son tour.
Moy qui n'eus onc pour tout Mecene
Que cette studieuse peine
Qui m'a tousjours desavancé,
Encor m'ébas-je de la sorte :
Et montre qu'un bon terroy porte,
Bien qu'il soit mal ensemancé.
Sous ombre que la France ingratte
N'ayme celuy qui ne la flatte
En ses faus vices, et fiertés :
Ne laisse à me rendre notoire
A ce DUC, enfant de Victoire,
Et vangeur de nos malheurtés.
Di luy qu'il est l'heureus Zephire
Qui doit empouper mon Navire,
Et l'Astre besson, et joïeux,
Qui deja sur mon chef éclaire :
Bref qu'il ne sçaurait si bien faire,
Qu'il ne m'incite à dire mieus.
ODE-SATYRE V.
QUAND le docte Platon, et ce vieil Pythagore
Qui son siecle honora de l’honeur qu’on l’honore,
Bannirent des cités Homere, et cettuy-là
Que son payen Phebus en plein songe appella
A son mestier gentil : ce fut voyant leurs faintes
Profanes embrouiller parmy les choses saintes
Les affaires du monde, et d’un art odieus
Faire hommes-vrais les Dieus, et les hommes vrais-Dieus :
Nous qui d’un meilleur Maistre ensuivons la doctrine,
Portans le nom de Christ gravé dans la poitrine,
Nous tenons (mon PYBRAC) un plus heureus sentier,
Ou le devons tenir : car fuians ce mestier
Foy manque, Dieu s’esmeut, loy se romp, fraude a vogue :
Et bref du monde faus le Vice est Pedagogue :
L’un ore à ses égauls preste une charité,
L’autre a le cœur bouffi d’enfleure, ou vilité :
Cettui-cy nous apprend au milieu des caresses,
Que les fols sont liez par les vaines promesses :
Cettuy-là plein d’audace, et violant tous drois,
Fonde son heritage à la Cour des grands Rois,
Où les personnes sont si fort acoustumées
A donner la cassade, et vendre des fumées,
Que plustost les Daufins és monts repaireront,
Les Biches, et les Daims, sous les eaus gisteront,
L’Esté sera sans chaud, et l’Hyver sans froidure,
Que leur affront, leur dol, et leur fierté ne dure,
Comblans ce val terrestre : où souvent sans raison
Chacun à qui mieus mieus trompe son compagnon.
Celuy táche à changer non sans peine, et diffame,
En clair jour la nuit sombre, en beau los un laid blame,
Qui táchera (PYBRAC) à t’oster, ou donner,
La vertu qui t’est propre, et semble guerdonner
Tes merites premiers : jusques à te prometre
Je ne sçay quoy de grand, qui doit enfler mon metre
Quand je bruiray plus haut : car la Vertu qui sort
Sans aide, et sans appuy, volontiers cede au Sort,
La poussant cà et là comme de la poussiere,
Ou la plume volage, ou la balle legere.
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ODE-SATYRE VI.
POLLET, on m'a prié d'escrire :
Mais pour bien faire il faudroit lire
Ce qu'au dedans on cache, et lit :
Changeant, d'un art non hypocrite,
L'humeur du gaillard Abderite
A celle d'un triste Heraclit.
Nous sommes en un temps estrange !
La malice a vogue, et louange,
Aussi delivres n'en sont pas
Nos faiseurs de sauts, et bravades :
Qui ne baillent moins de cassades,
Qu'ils font en un jour de faus pas.
En vrais bourreaus ils se bourellent,
En querelleurs s'entre-querellent :
Mesme à les ouir depiter,
Tu dirois, poussé de colere,
Que la terre n'est point leur mere,
Ny digne de les supporter.
M'egarant ainsi par le monde
Où la ruse, et l'orgueil abonde :
Mon grand POLLET, je trouve alors
Parmi ces couverts homicides
Fort peu de vaillans Æaçides,
Ou d'Ulysses sages-accorts.
La mer des maus a large gueule :
Et certes la Gaule n'est seule
Qui jette un si puant esgout !
Penses-tu que ton Angleterre
Soit bien plus sainte, que ma terre ?
Non, non ! le Vice a lieu par tout.
Ce qu'encor j'execre, et deteste,
Plus que la poison, ou la peste :
C'est l'affront, et l'ire, et l'effort,
De tel qui s'obstine en sa haine :
Et, comme aveugle, apres soy traine
La honte, la peur, et la mort.
De là renaist ce Monstre enorme
Qui brise, corromp, et difforme,
Nos lois, nos mœurs, et nos façons :
Et renouvellant nos destresses,
Comme un Serpent qu'on tranche en piesses
Tache à ramasser ses tronçons.
Denigrant la fai-neantise,
J'aime l'honneur, et galantise,
Voire les actes plus qu'humains
Des amis de Paix, et concorde :
Aus mutins je file une corde,
Pour les estrangler par leurs mains !
ODE-SATYRE VII.
MON DO, qu'on prise, honore, et louë :
C'est ores que franc je m'avouë,
Et parmy ce Lyrique miel
Dechargeant mon humeur diverse,
Je montre, esprains, et tire, et verse,
L'aigreur du Satyrique fiel !
Je ne me chatouille, ou me vante,
Il me deplait bien qu'un farfante,
Un traditor, un pipereau,
Attache les hommes sans crime :
Et soit d'eus, et de leur estime,
Faus témoing, et juge, et bourreau.
Si Chrestien l'on ne m'eust veu naistre,
Mon cher DO, j'aimeroy mieus estre
Espervier, ou Cheval, ou Chien :
Volant, courant, fraïant la trace,
A l'essor, au choc, à la chasse,
Du Veneur, Maistre, et guide mien.
L'un quiert sa proye, et la tient prise,
L'autre suite sa guerriere emprise,
L'autre a le fruit de son pourchas :
Bref chacun trouve à quoy se plaire
En son genre, peine, et salaire,
Tant soit il foible, vain, ou las.
Je te rends graces, ô Nature,
Dequoy sans blame, et forfaiture,
Si libre, et si bas je suis né !
Et si avec telle impuissance
J'ay peu d'esprit, et cognoissance,
Encor m'en as-tu trop donné !
Par là je hay le demerite,
Et ceus dont la bouche hypocrite
Hausse ces Milors glorieus
Que l'aise, et la faveur acole :
Et plus idoles qu'une idole,
Idolatrent ces Diables-Dieus.
Tel les guinde au plus haut d'Olympe,
Et sur le sainct Parnasse grimpe,
Dont les chants sont desavoüés :
La rive aus Cygnes familiere,
Jaze loing de la grenouilliere
Où coassent ces enroués.
Pour fuir les mechefs que je sonde,
Je devoy sortir en ce monde
Fils d'un Bescheur, ou d'un Potier :
J'eusse en paix usé mes années,
Et travaillant à mes journées
Ferois un plus heureus mestier !
Quand je degorge ainsi mon ire,
Tel m'oit qui se morgue, et se mire,
Comme l'Oiseau Junonien :
Mais si son ame est si peu coïe
Qu'il haye tout, je le renvoïe
Au vieil Timon Athenien.
ODE-SATYRE VIII.
DOCTE RUSE', bien qu'en presence
Tu n'eusses moindre cognoissance
De ma Terpsichore, et mon nom :
Si veus-je present en absence
Joindre à mon bruit ton beau renom.
Quelque jour, ainsi que j'espere,
Je liray sur ton front severe
Tant de valeurs qu'on prise en toy :
M'arrestant moins au fort prospere,
Qu'à l'honneur aymable de soy.
Toy vieil Prælat, moy jeune Poette,
(Et ce vain titre je n'appette)
Nous voyons pourtant à clos yeus
Qu'il n'est rien qu'aus bons on promette,
Qu'on ne tienne aus seuls vicieus.
Si scay-je que la Palme forte
Plus on la charge, et plus supporte :
Et vraiment ma plainte, et ce faix,
Ne font que je me deconforte,
Sondant ce que je pense, et fais.
Suspectes me sont ces promesses,
Suspectes ces faveurs traistresses,
Et dis loing d'un trac si tortu :
Fy des grandeurs, fy des richesses,
Qui n'ont soucy de la Vertu !
J'evite cette horrible Scylle,
Et (libre) n’offre d’un faus style
A quelque gueus un noble rang,
A Thersite l’heur d’un Achille,
A l’Æthiope un masque blanc.
Ce qui plus aigrit mon envie,
C’est cette licence suivie
De maus, d’excez, et de larçins :
Et si ne vis onc en ma vie
Tant de Juges, et Medeçins.
Aussi pour mieus nuire, et forfaire,
Tel se fait qui voulant deffaire
D’un rogue cœur, et d’un fin art,
En temps, et lieu, sçait contrefaire
Et le Lyon, et le Renard.
Mais il est temps que je me taise !
Toy qui par fois montes en chaise,
Tu vois mieus ce monde imposteur.
Monstre, qui testu suit son aise,
Et n’oit la voix du vray Pasteur.
ODE-SATYRE IX.
PENDANT, FORGET, que tu t'amuses
A ces finances, et grandeurs :
Je fay la court aux pauvres Muses,
Qui n'ont guides, ny defendeurs.
A quelle fin (pourras-tu dire)
M'aborde ce Poete incognu ?
Tu le diras, et pour l'escrire
(FORGET) je suis icy venu.
Mon cerveau, mon sens, mon courage,
N'est si creus, si foible, et si bas,
Qu'un songe, un mechef, un outrage,
M'endorme, acable, et rende las.
Qu'un autre les autres gouverne,
Moy de moy-mesme gouverneur
J'imite la beste de Lerne,
M'aidant d'un secours ruineur.
Sous les coups du grand fils d'Alcmene
Sa teste en testes foisonnoit,
Et plus fertile estoit sa peine,
Et moins ce Serpent s'estonnoit.
Moy qui du mal, et de la perte,
Brasse ainsi mon bien, et profit :
Fermant en fin ma playe ouverte,
Je fay plus que l'Hydre ne fit.
Tu merites (et qui l'ignore ?)
D'ouïr un plus brave subget :
Mais suffise toy que j'honore
L'honneur, et le nom d'un FORGET.
Je ry, moque, nazarde, et gausse,
Ce serf troupeau d'imitateurs :
Et fuy l'erreur coureuse, et fausse,
De ce gueus troupeau d'emprunteurs.
L'un baille apres ces bourdes vieilles,
Rien rien de son cru n'apportant :
L'autre semble aus peintes Corneilles,
Aus despens d'autruy se vestant.
Quant à moy plus franc je me jouë,
Et loing d'eus passe icy mon temps :
Et sans rien mendier te vouë
Ces fleurs de mon jeune Printemps.
Je ne suis pas des vieus manœuvres,
Et si diray que sans ennuy
La grosse masse de mes œuvres
M'acompaigne d'eus ce jourd'huy.
Que ne vit parmy gent si sotte
Auprés de sa gloire, et de son bien,
Ce Roy, disciple d'Aristote,
Que large il guerdonna si bien ?
La Vertu, qui semble une Lice
Aus yeus, et cœurs voluptueus,
Ne ployëroit sous la malice
D'un tas de Coïons fastueus !
Le sçavoir auroit son salaire,
Et vivroient la honte, et la foy :
Et lors peut-estre pour me plaire
Le Ciel prendroit soucy de moy.
Plusieurs ornant leurs Diademes,
Jadis regnans Philosophoient :
Et suivans l'heur de ce Duc mémes,
D'un los superbe s'estophoient.
Maintenant sçais-tu ce qu'en France
(Car des estrangers peu me chaut)
On veut, et cherche à toute outrance ?
C'est tout perdre, et faire un beau saut !
ODE-SATYRE X.
DE GOURGES, tu diras que je ressemble à ceus
Qui retentent les flots, pour remporter chez eus
L'objet, l'horreur, l'ennuy, de quelque vif naufrage,
Aprés le triste essay d'un malheureus voyage :
Toy qui ne m'as cognu, mais qui me cognoistras
Peut-estre plus à plein, dire ainsi tu pourras,
Voyant comme je cours par la mer de ce monde,
Monde non, mais immonde : où naist, accroist, abonde,
Le dol, l'erreur, le vice, outrant, souillant, perdant,
L'honneur sain, la foy simple, et l'esprit n'amendant.
C'est pourquoy tout ainsi que sous une nuict coïe
La Lune au tient d'argent parmy les cieus flamboïe,
Celuy par l'obscurté des choses d'icy bas
Sembles ores flamboïer, qui ne s'éloigne pas
Du sentier peu friché : comme c'il qui s'égare
Du bon, et droit chemin, et poingt d'un soing avare
Tel q'un vilain Mydas, adore la saison
Des faveurs, et bienfaicts : aussi est-ce raison,
Pour bien-aiser un seul, d'en apauvrir cent mille,
Et pour frauder le digne, hausser le moins habille,
Si ce n'est à braver : ou, pour le faire court,
Se rendre plus lassif, ord, ravisseur, et lourd,
Qu'un Bouc, qu'un Porc, qu'un Loup, ny qu'un Asne champestre,
Serf du parc, du bourbier, du bois, et du chevestre.
Pource comme celuy qui ne peut voir à l'œil
Sans troubler son regard, les rais du clair Soleil :
Mon DE-GOURGUES, aussi je ne puis sans merveille
Contempler cettuy-la qui se montre, et s'éveille,
Laissant croupir au creus de salles voluptés
Ces amis, et maris, de leurs cupidités :
Mesmement en ce temps où la fainte est louange,
L'impudence vergoigne, et fermeté le change :
Donques en attendant que plus sage, ou plus franc,
Je te face marcher des premiers à ton ranc,
Pardonne à mon defaut : aussi bien suis-je en peine
D'élire maint subjet, pour exercer ma veine,
Sans mentir, sans flater : car traçant mes chansons,
Plus que la mesme mort j'abhorre ces façons.
Il n'y a pas cinq ans qu'épris de vaine gloire
Qui faict plus qu'il ne faut à la jeunesse acroire,
Je bruloy d'evanter tout ce que je faisois,
Fut que pront j'escrivisse en Latin, ou François :
Maintenant que le sens, et la raison s'avance,
S'avance, et bride un peu, ceste aspre vehemence,
Je recognoy ma faute, et Vulcan le scait bien,
Auquel j'ay dedié la plus part de mon bien :
J'enten mes vers d'alors, repurgés dans sa flame,
Pour n'estre desormais coulpable de leur blame :
Car ce qu'on m'oit icy, parlant comme je doy,
C'est pour voir çà et là ce qu'on dira de moy :
Afin que si parfois mes erreurs je publie,
Quelque peu de sagesse excuse ma folie,
Et m'esloigne d'un tas de sottelets Rimeurs
Qui mendient, chetifs ! l'aide des Imprimeurs.
Cependant l'age meur, et nostre bon Monarque,
Ne souffrant que le Sort, ny l'Oubly, ny la Parque,
Estouffent ses valeurs, capable me fera
D'entonner les hauts faicts qu'en brief il tentera.
Ainsi GOURGUES, ainsi le Sonneur de Rudie
Mesloit prés Sçipion la grave melodie
De ces chants belliqueus, à l'ordinaire bruit
Du fier Cor respondant à son Lut bien instruit :
Aussi ce brave Duc fut cognu dans sa terre
Docte aus arts, ferme en foy, grand en cœur, preus en guerre.
SONETS.
I.
PUGEOS, bien que tu sois si sage, et si acort,
Qu’en te prisant je prise et ton Maistre, et mon Maistre :
Si voudroi-je cognu te faire à tous cognoistre
Où bruit, soit, erre, et court, l’Est, le Su, l’Oest, le Nort.
Maugré le Sort, le Temps, et l’Envie, et la Mort,
Libre je te loürois : n’usant pour mieus paroistre
D’art menteur, d’esprit caut, de cœur double, et d’œil traistre,
Sugets de Mort, d’Envie, et du Temps, et du Sort.
Lisant cecy (PUGEOS) tu ris ja ce me semble,
Taxant, moquant, blamant, plume, ouvrier, œuvre ensemble :
Er certe’ ainsi parfois on charge nos escris !
C’est pourquoy si souvent je sur-charge au contraire
Avec ce que j’oy dire, et ce que je voy faire,
Ce que je fay moy-mesme, et ce qu’encor je dis.
II.
COMME un brave Arion aus nerfs, aus plaints, aus sons,
Pinçez, cognus, ouys, de sa Harpe marine,
Trompa, gaigna, força, l’art, l’amour, la poitrine,
Des cauts, tristes, et coys, Nochers, Nymfes, Poissons.
Ainsi voz beaus discours, vos graçes, voz façons,
Qui vous rendent loüables, et courtoise, et benine
Font qu’attirez, pris, serfs d’une force Æmantine,
Nous suivons, (ô JEANNE) admirons, et vous prisons.
Junon, Cypris, Minerve, offre, anoblit, enflame,
Par sort, gloire, devoir, les biens, le corps, et l’ame,
Haussant, comblant, monstrant, vostre heur, beauté, sçavoir.
Vien donc, et dans ta France honore, chery, vante,
(O sang DE NANTOUILET) celle qu’orne, aime, et chante,
Junon, Venus, Pallas, par sort, gloire, et devoir.
III.
A TES sacs, et procez, mon Livre j’acompare,
Bien qu’ils soient (SECONDAT) sans grand’ comparaison :
Tes titres ont pour eus le droit, et la raison,
De droit, ny de raison, ma rime ne s’égare.
Tu querelles par force, et hays ce temps barbare,
J’aboye apres les mœurs d’une infame saison :
Pour garder ta maison tu laisses ta maison,
Pour les miens loing des miens la Muse me separe.
Tu hantes Conseilliers, Procureurs, Advocás,
Je frequente Apollon, et ses Sœurs, et Pallas :
Tu cherches le repos, j’ayme la solitude.
Tu debourses par fois, je ne rembourse rien :
Nous sommes donc esgaus, n’est qu’ayant plus de bien
Tu vivrois sans procez, je mourroy sans l’estude.
IIII.
SAINSEVAL, (car je veus plus à plein te cognoistre,
Et me cognoistre aussi peut-estre tu voudras)
Je fuy, desteste, et hay, le dol, l’heur, et le bras,
Couvrant, aisant, aidant, l’homme feint, lache, et traistre.
L’un se fait à la fin par ses ruses paroistre,
L’autre obtient sans travail ce qu’il ne gaigne pas :
Et le tiers, qu’on diroit ministre du trespas,
Par le mechef d’autruy ses mechefs vient acroistre.
Bien que ces vices-là soient propres à ces trois,
Je n’en puis (SAINSEVAL) exempter le François :
J’entens François-bastard, que l’estranger embouche.
Je le veus, et ne puis, veu nos comportemens !
Pourroy-je taire aussi cela qu’à tous momens
L’art montre, le sens craint, l’œil void, et la main touche ?
V.
ADIEU Paris Adieu, de bon cœur je te laisse,
Te laisse, t’abandonne, et n’ay plus soing de toy !
Toy qui sembles aussi n’avoir plus soing de moy,
Moy qui perds avec toy ma Royne, et ma Maistresse.
Maistresse, qu’ay-je dit ? c’est plustot ma Déesse,
Déesse qui me comble et de joye, et d’esmoy :
Esmoy comblé de joye alors que je la voy,
La voy, l’honore, et sers, sans dueil, sans fard, sans cesse.
Sans cesse puisses-tu son absence pleurer,
Pleurer, voire tousjours en regret demeurer,
Demeurer, et souffrir l’horreur d’un gros nüage.
Nüage qui te couvre, à tant que ce Soleil,
Soleil qui luit sans pair, te montre son bel œil :
Œil qui donne ame au corps, et lumiere à l’ombrage.
FIN DES ODES-SATYRES,
ET SONETS.
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