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Roger de Collerye Satyre POUR LES HABITANTS D’AUXERRE in Oeuvres de Roger de Collerye (avec une préf. et des notes par Charles d'Héricault), Paris, P. Jannet, 1855, p.1-15
L'édition originale date de 1536 (Les Oeuvres de maistre Roger de Collerye, [...] contenant diverses matières plaines de grant récréation et passetemps, Paris, Pierre Roffet, 1536, in-8°) et la rédaction de la pièce d'environ 1530 : la paix évoquée au vers 5 renvoie à la paix de Cambrai de 1529. Le titre, présent dans le sommaire des Oeuvres de 1536, Une Satyre pour l'entree de la Royne à Auxerre, laisse supposer que ce poéme dramatique aurait dû être une "entrée" fêtant la nouvelle reine, nouvelle épouse de françois I, Eléonore de Habsbourg, qui partant de Bordeaux en juillet 1530 et arrivant à Paris en 1531, aurait dû, à l'origine, passer par Auxerre.
Pour plus de détail, cf. LECUYER Sylvie, Roger de Collerye : un héritier de Villon, Paris, Honoré Champion, 1997, 664 p. [texte remanié de sa thése de doctorat : LES OEUVRES DE ROGER DE COLLERYE. ETUDE LITTERAIRE, EDITION CRITIQUE ET TRADUCTION, Thèse de doctorat : LITTERATURE FRANCAISE : Paris 3 : 1996]
Satyre
POUR LES HABITANTS D’AUXERRE
LES PERSONNAGES
Peuple François Jenin Ma Fluste badin
Joyeuseté
Le Vigneron Bon Temps
Peuple François commence
Puis qu’après grant mal vient grant bien
Ainsi qu’on dit en brief langaige,
D’avoir soulcy n’est que bagage ;
Qu’il soit ainsi, je l’entends bien.
La paix nous avons, mais combien
Que nous l’ayons, c’est qu’on la garde.
Or, Prudence et Subtil Moyen
Ont bien joué leur personnaige :
Car tel qui a perte et dommage
De brief recouvrera le sein,
Puis qu’après grant mal vient grant bien.
Quant est de moy, sur toute rien,
Desormais me veulx resjouyr ;
Et aussi, de va et de vien
Se je puis recouvrer le mien,
Pourray de mon plaisir jouyr.
Joyeuseté
Peuple François se faict ouyr,
Je l’entens bien à sa parolle,
D’autant qu’il veult soucy fouyr
Et chagrin en terre enfouyr.
Il faut qui me baise et accolle.
Pour bien donner une bricolle,
Il en sçait assez le manière,
Et puis qu’il fault que le recole,
Il a frequenté mainte escole
Sans tirer le cul en arrière,
Affin de gaigner la barriere.
Je m’en voys à lui, somme toute.
Dieu gar’le seigneur !
Peuple François
Vous gorriere !
Que vous dit le cueur ?
Joyeuseté
Bonne chère.
Peuple François
Faire la convient, quoy qu’il couste.
Joyeuseté
Avant qu’à parler je me boute,
Et de vous dire où j’ay esté,
Et sans arrester grain ne gouste,
Accolez-moy.
Peuple François
Je vous escoute ;
Qui estes-vous ?
Joyeuseté
Joyeuseté.
Peuple François
Joyeuseté ?
Joyeuseté
En gayeté
La plus plaisante soubz la nue,
Qui souvent vous ay regrecté,
Mais c’est en toute honnesteté.
Peuple François
Vous soyez la tresbien venue.
Joyeuseté
Peuple Françoys, entretenue
J’ay esté, gaillard, brief et court,
Prisee, aymee et soustenue,
Et pour singulière tenue
Des plus grands seigneurs de la court.
Les vestuz de long et de court,
Se sont devers moy retyrez
Aussi tost qu’ung poste qui court.
Brief, en effet, chascun accourt
Vers moi, comme gens inspirez.
Peuple François
Les gens ne voit-on empirez
Pour Joyeuseté maintenir ;
Car dès lors que les aspirez,
S’ilz ont ennuytz, les respirez
Pour en liesse les tenir.
Joyeuseté
Or je veulx dire et soustenir
Que d’engendrer melencolye
Il n’en peult jamais bien venir.
Peuple François
Quant à moy, je veulx retenir
Que ce n’est que toute folye.
Or ça, Joyeuseté jolye,
Que dict-on en court ?
Joyeuseté
Qu’on y dit ?
Du tout tristesse est abolye
Et Joyeuseté recueillye
Quant on m’y voit, sans contredit.
Peuple François
Qui sont ceulx qui ont le credit ?
Joyeuseté
Noblesse principalement.
Peuple François
Et puis après ?
Joyeuseté
Par ung esdit,
Ceulx qui sont, en faict et en dit,
Loyaulx en cueur entierement.
Peuple François
Qui triumphe ?
Joyeuseté
L’Entendement.
A peine le pourroit comprendre.
Peuple François
Qui a le bruyt ?
Joyeuseté
Totalement,
Et sans y mectre empeschement,
Bon Conseil, qui n’est à reprendre.
Peuple François, il fault entendre
Que possible n’est raconter,
Ny en son entendement prendre,
Du triumphe de court le membre,
Ni de mot à mot compter.
Peuple François
Monsieur le Dauphin ?
Joyeuseté
Surmonter
Par dessus tous le sang royal.
Peuple François
Et Monsieur d’Orléans ?
Joyeuseté
Dompter
Coursiers devant luy, puis monter
Sur eulx d’ung cueur seigneurial.
Peuple François
La Royne ?
Joyeuseté
En especial,
Triumphe en beauté et faconde,
Et croyez qu’amont et aval
Seule est, tant à pied qu’à cheval,
Qui de beau maintien n’a seconde.
Peuple François
Le point où du tout je me fonde,
Nous avons paix !
Joyeuseté
Pour tout certain.
Peuple François
Joyeuseté, parole ronde,
Puisque paix avons en ce monde,
Fouyr debvons tous meschant train.
Le Vigneron
Or, par le vray Dieu, j’ay grant fain
De voir le bled à bon marché!
J’ay regardé et remarché
La façon de noz boulengiers
Qui vont, faignant estre estrangiers,
Au devant des bledz qu’on amaine.
Que pleust à Dieu qu’en male estraine
Feussent entrez quant les acheptent!
Ils vont daguynant, et puis guectent
S’on les regarde ou près ou loing.
Ha ! par ma foy, il est besoing
Qu’on y mette bonne police.
Peuple François
Vigneron, vous n’estes pas nice.
Ca! voz propos sont de valleur.
Le Vigneron
Et n’esse pas ung grant malheur
De souffrir telle deablerie !
Il y a plus de mengerie,
Par le vray Dieu, en ceste ville
Qu’à Paris, par monsieur sainct Gille !
Mais quoy ! c’est faulte de justice:
Tous les jours le pain appetice,
Et n’est labouré bien ne beau.
Peuple François
Il dict vray, et ne sent que l’eau,
De quoy le peuple est desplaisant.
Le Vigneron
C’est pour le faire plus pesant.
He ! quelz Gaultier plains de malice !
Joyeuseté
Je croy qu’ilz semblent l’escrevice
Qui va tousjours à reculons.
Jenin Ma Fluste, acoustré en Badin
Il fault qu’ilz ayent supra culons,
Ou on n’en viendra point à bout.
Faictes les soustenir debout,
Entendés vous, Peuple François.
Ils sont larrons comm’Escossoys,
Qui vont pillotant les villaiges.
Peuple François
Boullengiers payez de leurs gages
Seront, pour vray, quelque matin.
Jenin
Se je sçavoys parler latin
Ainsi que font ces Cordeliers,
J’arois de blé les plains garniers,
Et si en ferois bon marché.
Toutesfoys si ont ilz craché,
Depuis peu de temps au bassin
Maulgré leurs dents, pour leur larcin ;
Mais quoy ! ils font pis que devant.
Peuple François
Laissons ce propos
Jenin
Tout avant :
On scet bien qu’ils ne valent rien.
Or, je m’en vois par bon moyen
Entretenir Joyeuseté:
La belle, où avez-vous esté
Depuis le temps que ne vous veiz ?
Joyeuseté
Jenin Ma Fluste, à ton advis,
Que te semble de ma personne ?
Jenin
Quant ce vient que la cloche sonne,
Je m’en vois courir au moustier.
Joyeuseté
C’est rentré.
Jenin
J’ay bon mestier
D’avaller ung verre de vin.
Hé !Hé ! j’ay esté au devin
Pour sçavoir quant Bon Temps viendra
En ce pays, et s’y tiendra.
Ma foy, j’ay grant fain de le veoir.
Ha ! se Bon Temps je puis avoir,
Vous verrez bien Jenin Ma Fluste
Tirer souvent contre la bute,
J’entens au pot et au godet.
Jamais ce folastre Bodet
Ne fut si brave que je suis.
Quantz chevilles en ung pertuys
Y en fault-il, dictes le moy ?
Joyeuseté
Tu n’es qu’un sot.
Jenin
J’ay veu le Roy,
Et aussi le Royne Alienor,
Qui est richement paree d’or,
Voire vrayment qui est bien fin,
Et aussi monsieur le Dauphin
Et le petit Duc d’Orléans.
Le Vigneron
Tu les a veuz ?
Jenin
J’estois leans,
Et vous y veiz, Joyeuseté.
Peuple François
Jenin, c’est assez caqueté.
Parler nous fault d’autre matière.
Jenin
Je prins arsoir en ma ratiere
Plus de quatre-vingts souriceaux.
Peuple François
Tais-toy, ou tu auras les seaulx,
Entends-tu bien, Jenin Ma Fluste ?
Jenin
Pour tirer d’une hacquebute
Je n’en crains Martin ne Gaultier.
Le Vigneron
Il fault mectre sur le mestier
Aucuns usuriers depravez,
Gros et gras, et plus detravez
Que pourceaulx en la mengeoire.
Jenin
Coupper leur fault, comme à ung haire,
La queue prés du cul.
Le Vigneron
C’est raison ;
Car, par finesse et traïson,
En se monstrant fier et rebarbe,
Vont achepter le blé en herbe,
Et n’en font point de conscience.
Peuple François
Et par leur damnable science,
Sur aucuns jeunes mariollets,
Sotz amoureux et nouvelletz,
Preinent prouffit à grant mesure,
Leur prestant argent à usure,
Affin de tenir en hommage
D’iceulx usuriers.
Le Vigneron
D’avantage,
Pour contrefaire les bravars,
Se laissent tumber aux hazars
De malheureté infinie
Pour maintenir leur seigneurie,
Et se trouvent mal appointés.
Peuple François
Jeunes gens se sont accointez
De ces gras usuriers publiques,
Fins gaultiers, car plains de traffiques
Sont par trop.
Jenin
Saicnt Jehan! ce sont mon.
J’ay bien ouy dire au sermon,
Que tous usuriers sont dampnez.
Le Vigneron
Aussi comme gens condempnez,
Maintenant que gens de pratique
Sont larrons.
Joyeuseté
Leur dit est ethique
Et trop sottement allegué.
Peuple François
Long temps a qu’on a divulgué,
Et mesmement touchant ce cas,
Que procureux et advocas
Ont le bruyt d’estre grans larrons.
Mais ces propos là nous lerrons,
Pour autant, ainsi qu’il me semble,
Bon larron est qui larron emble.
N’est-il pas vray ?
Jenin
Et ouy, par Dieu !
Usuriers y a en ce lieu,
Lesquelz ne sçaroient eschapper
Que l’on ne les vienne happer
Au ratellier, tous en ung tas,
Des procureurs ou advocas,
Veullent ou non.
Le Vigneron
Il est certain.
Joyeuseté
Pour eviter leur mauvais train
Et tous ces propos ennuyeulx,
Chanter nous fault de cœur joyeulz
Quelque gaillarde chansonnette.
Peuple François
Joieuseté, ma mignonnette,
Vous n’en serez ja esconduicte,
Et en sera la chanson dicte.
Chanson
Par Joyeuseté,
En honnesteté,
Comme j'apensois,
Vivra en seurté,
Yver et esté,
La peuple Françoys ;
Des princes et roys
Verra les arroys
Mieux que bien venu,
Et sans desarroys,
Et sans nulz desroys
Tousjours soustenuz.
Bon Temps
Vive le Roy ! vive le Roy !
Et tous bons compaignons, et moy !
Je suis Bon Temps qui d’Angleterre
Suis icy venu de grant erre
En ce pays de l’Auxerrois.
J’ay gouverné princes, ducs, roys,
Deçà, delà, en plusieurs lieux,
Et ay vecu des cas merveilleux
Qui n’est jà besiong de les dire.
Peuple François
Approchez de nous.
Bon Temps
Contredire
Je ne vous veulx aucunement.
Joyeuseté
Receu serez joyeusement
De ma part.
Peuple François
Aussi de la mienne.
Le Vigneron
Ce ne sera qu’esbatement
De vivre amoureusement
Avecque Bon Temps.
Joyeuseté
Tout ainsi.
Peuple François
C’est assez pour fouyr Soucy
D’avoir paix et Bon Temps ensemble.
Le Vigneron
Tel a le cueur tout transy,
Et de pouvreté endurcy,
Qui s’esjouyra, ce me semble.
Jenin
Quant bon pain, bon vin je rassemble,
Et ces petis frians morceaulx,
De sanglante frayeur je tremble
Que quelque gaultier me les emble
Pour les envoyer aux porceaulx.
Peuple François
Tu es taillé d’avoir les seaulx
Se tu ne te taix.
Jenin
Non feray,
Et si diray des mots nouveaulx
Devant nous et ung tas de veaulx ;
Veullez ou non, je parleray.
Bon Temps
Je croy que bien venu seray
De vous, et des grans et petis.
Joyeuseté
Du bon du cueur vous baiseray
Par amour, et accoleray,
Gentil Bon Temps.
Bon Temps
Vos appetis
Tant gracieux, doulx et tretis
Me plaisent fort, Joyeuseté.
Joyeuseté
Les vostres aussi.
Peupe François
Souhecté
Peuple François vous a couvent.
Bon Temps
Ja pieçà me suis apresté
Pour venir icy.
Le Vigneron
Arresté
Vous y serez dorenavant.
Bon Temps
J’entens qui n’y court que bon vent,
Parquoy je m’y veulx bien tenir.
Jenin
Ne vous logez pas au couvent
Des Cordelliers, car on n’y vend
Pain ne vin pour vous soustenir.
Bon Temps
Peuple Françoys, entretenir
Je vous veulx cordiallement ;
Et de moy devez retenir,
D’autant que n’ay peu cy venir
Il m’en a despleu longuement.
Joyeuseté
Receu serez joieusement
Se vous y voullez resider.
Bon Temps
Je le veulx ainsi.
Joyeuseté
Surement.
Ne me puis tenir bonnement
D’incessamment vous regarder.
Peuple François
Puis qu’avons Bon Temps, sans tarder
Il nous fault mener bonne vie,
Et dorenavant nous garder
De faire mal avoir envye.
Joyeuseté
Je suis en cueur presque ravye
De veoir Bon Temps devant mes yeulx.
Or à tousjours je me convye
De n’estre jamais assouvye
De vous aymer de mieulx en mieulx.
Bon Temps
Demourer avec vous je veulx,
Mais un mot vous diray, non plus:
Se vous n’estes bons, ce m’eïst Dieux,
Je m’en iray en aultres lieux.
Vela que je diz et conlus.
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