Satire et Poésie Satyrique
Menu :
• Présentation Générale
• La Satire Régulière
• Le Satyrique
• Les Sources
• Textes Théoriques
• Anthologie Poétique
• Anthologie Critique
• Fac-similés
• Bibliographie

Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


Retour

Jean Antoine de Baïf
Satyre
in
MIMES, ENSEIGNEMENTS ET PROVERBE DE I. ANTOINE DE BAIF A PARIS. Pour Lucas Breyer Marchant Libraire tenant sa boutique au second pilier de la grand'salle du palais. 1576. In-12, 42 ff.n.ch




      Ce poéme n'est intitulé Satyre que dans une seule édition des Mimes de Baïf, l'édition de 1576 composée des 8 pièces qui formeront à partir de l'édition de 1581 le premier livre des Mimes. Nous lui ajoutons la dédicace (A Monsieur de Villeroy) qui la précède puisqu'elle annonce clairement le projet satirique et marque une rupture avec l'activité poétique passée. Cette longue Satyre (plus de 800 vers) est un montage de deux Satires d'Horace (II, 7, v. 1-45 et II, 3, v. 43-326).
Nous suivons, pour l'établissement du texte, l'excellente édition de Jean Vignes chez Droz.




A MONSIEUR DE VILLEROY,
SECRETAIRE D'ESTAT.


   QUAND je pense au divers ouvrage,
Où j'ay badiné tout mon âge
Tantost epigrammatisant,
Puis me gossant en Comédie,
Puis des amours Petrarquisant :
   Ou chantant des Rois les louanges,
Ou du grand Dieu le Roy des Anges
Apres le Roy Prophète Hebrieu :
Ores en mètre, ores en ryme,
Pour m'honorer de quelque estime,
Mes vers semant en plus d'un lieu:
   Je ri de ma longue folie,
(0 VILLEROY, de qui me lie
L'amiable et nette vertu)
Et je di voyant ma fortune,
Maigre s'il en fut jamais une,
Je suis un grand Cogne festu:
   Qui cogne cogne et rien n'avance.
J'ay travaillé sous esperance.
Les Rois mon travail ont loué,
Plus que n'a valu mon merite.
Mais la recompense est petite
Pour un labeur tant avoué.
   Puis que je n'ay crosse ni mitre:
Puis que je n'ay plus que le tiltre
D'une frivole pension,
Bonne jadis, aujourdhuy vaine:
Qui m'emmuselle et qui me meine
Pour m'acabler de passion.
   Donques le mieux que puisse faire,
C'est me tromper en ma misère,
Maladif pauvre que je suis.
Voire au milieu de mon martire
Me faut essayer la Satire.
Souffrir et taire je ne puis.
   Tout le premier essay je trace
Sur un discours joyeux d'Horace,
Patron satiric des Latins.
Depuis d'une façon nouvelle,
En des vers que Mimes j'appelle,
J'ose attaquer les plus mutins.
   Garre la mouche Satyrique.
Il faut que des coions je pique:
Mon poinson je vas éguisant.
A petit bruit la guespe vole:
Mais quand elle pique, elle affole,
Tant est son piqueron cuisant.
   Je ne sçay que trop de nouvelles.
Tu es mort si tu les revelles.
Aussi bien suis-je pis que mort.
Qui perd l'espoir il perd la creinte,
Et toute révérence éteinte.
Il meurt qui vit et se remord.
   Ceci n'est rien que de l'ointure.
Je leur appreste une pointure
Que je laisseray dans le vif.
J'ay flaté: j'ay gasté l'enfance:
J'ay nourri l'orgueil d'ignorance.
Ostons-nous de l'ombre de l'If.
   Ainsi qu'au vin, en la colère
La vérité se monstre clère.
Je vise ailleurs, et tire ailleurs.
0 méchant Loup l'âge t'empire.
Dieu veuille que devienne pire
En faisant les autres meilleurs.
   Le vieil Lyon lent à la queste
Est une dangereuse beste:
A rien il ne sçait pardonner.
La campane dessus la queuë
Du cheval qui mord et qui ruë
Avertist de s'en détourner.
   La male faim ma dent aiguise.
Il faut qu'à quelqu'un il en cuise,
Qui tost ma faim n'appaisera.
Au chien qui d'aboyer s'égueule,
Jettez un bon os en la gueule,
Incontinent il se téra.

***

SATYRE

   LONG temps ha que suis aux écoutes.
J'ay sur le cœur certaines doute.
Que je vous diroy volontiers:
Mais je crein, et parler je n'ose.
-Qui parle ici ? est-ce toy, Chose?
Parle: nous n'avons point de tiers.
   -Mon maistre, la plus part des hommes
En nos vices fermes nous sommes,
Ne pouvans nous en démouvoir:
L'autre part, qui aime le change,
Puis au bien puis au mal se range,
Un mesme ne se laissant voir.
   Voicy Pontin qui sur l'estrade
En longue robe se panade,
La cornette à l'entour du cou.
Le voila chez la Balafree
Qui cherche la belle Geofree,
Et fait le jeune et fait le fou.
   Puis le voyla qui, quoy qu'il couste,
En veut sçavoir: et prend pour houste
Barbatognas. Oit les leçons.
Va furetant chez les Libraires
Les livres les moins ordinaires:
S'en fait maistre en toutes façons.
   Le voici qui soudain s'en fasche:
Frisque et mignon s'enamourache
De quelque muzequin friand.
Aux festins, aux quais, à la messe,
Ne perd de veuë sa maistresse,
Qui doit le pincer en riant.
   Guerin avoir la disjontade:
Mais tant aima la condemnade
Qu'il retint un homme apointé
Qui un pas de luy ne s'écarte,
Et pour luy manioit la carte,
Tant à son jeu fut arresté.
   Mais d'autant que plus il s'arreste
Au vice qu'il a dans sa teste,
D'autant il est moins turbulent,
Et pour moins malheureux il passe,
Que l'autre qui d'un fait se lasse,
Tantost flac et puis violent.
   -Et bien, Chose, veut-tu pas dire
A quoy c'est que ton propos tire ?
-C'est à toy (di-je), c'est à toy.
—Comment à moy ? dy, méchant homme.
—Escoutez et vous orrez comme:
Puis vous serez contant de moy.
   A tous propos comme admirables
Du vieil temps les façons louables
Tu nous rechantes les louant.
Mais si Dieu t'offroit de renaistre
Au temps tout tel qu'il souloit estre,
Tu chirois tout desavouant.
   Ou c'est, que tout tant que nous vantes
Par faux semblant tu le nous chantes,
Et tu penses tout autrement:
Ou c'est, qu'osant bien entreprendre
La raison tenir et defendre,
Tu la maintiens trop laschement.
   Et comme un asne dans la bourbe
Tu es au milieu de la tourbe,
Si bien que ne t'en peux ravoir:
Et combien que tu le desires,
En t'efforçant en vain tu tires
Au bourbier où te faut rechoir.
   Es-tu courtisan? tu souhettes
Ta maison. Et puis tu regrettes
La Cour, te trouvant seul chez toy.
Es-tu aux champs? tu veux la ville.
En la ville, ô âme labile!
Quand seray-je aux champs à requoy?
   Si tu n'es du festin: A l'heure
Tu dis ta fortune meilleure
De manger sobrement à part.
Es-tu convié de la feste?
Tu t'en viens nous rompre la teste.
Torche, robe, tant soit-il tard.
   Criant tu vas à la lipee.
L'ecornifleur, qui sa soupee
Perd affamé, quand tu t'en vas:
Dieu sçait comment c'est qu'il t'acoutre,
Grommelant & laschant tout outre
Des mots qu'il ne te diroit pas.
   Je suis friand, je le confesse.
Je le veux bien. Et bien qu'en est-ce?
Voire poltron et délicat.
Quand le parfum de ces cuisines
Me vient donner dans les narines,
Je me laisse tomber à plat.
   Puis que donc tu es cela mesme
Que je suis, ô folie extrême!
Voire beaucoup pire: Pourquoy,
Avecques fieres contenances
Fais-tu ces graves remonstrances,
Comme si valois mieux que moy?
   Mais si en tes faits à l'espreuve
Plus fou que ne suis lon te treuve,
(Je di que moy qui à toy suis
A vingt souls par mois) ne m'empesche
Qu'en trois mots je ne te despesche:
Autrement ferme moy ton huis.
   — Là, boute: achevé donc ta verve:
— Je prie à Dieu qu'elle te serve:
Car c'est un petit sermonnet,
Que j'ay recueilli de Caresme,
Fait et rapporté tout de mesme
D'un discours de Marionet.
   Par l'avis de toute l'escole
Des plus sçavans, une ame est fole
Qui éloignant la vérité
Suit le faux. Par ce formulaire
Les plus grands et le populaire
Tiltre de fouls ont mérité.
   Nul ne s'en sauve que le sage.
Tout le reste forcene, enrage,
Court les chams. Ou (pour dire mieux)
Comme dans une forest grande
Une grand'tourbe se débande
Du droit chemin en divers lieux.
   Qui deça qui dela forvoye,
Et nul ne tient la bonne voye:
L'un court le bas, l'autre le haut:
L'un à destre, l'autre à senestre.
Au bon chemin tous cuident estre:
Et qui mieux pense aler, il faut.
   Une commune erreur les meine,
Qui les abuse, et les pourmeine
Diversement par la forest.
Si tu es fou c'est en la sorte.
Porte haut la marote, porte:
Qui te dit fou, luy mesme l'est.
   Une espece y a de folie
Qui regne en cette humaine vie,
De gens qui craignent de broncher
En beau chemin: Qui fouls s'effroyent
De feux et d'eaux que point ne voyent,
Mourans de peur d'y trébucher.
   Une autre sorte est en usage
Bien diverse et de rien plus sage,
Qui à travers rochers et feux,
A travers estangs et rivieres
Brusque se donne des carrieres,
Sage à luy, pour tous furieux.
   Bien que sa maistresse ou sa mere
Sa sœur ou sa femme ou son père
Ou ses amis lui crît tout haut,
Garde: voyia une grand'fosse.
Plus pres de luy la voix on haulse,
Plus il est sourd, moins luy en chaut.
   D'erreur à ceste-cy pareille,
(Que nul de vous s'en émerveille)
Le commun des hommes se deut.
Carcasset est fou qui s'endette,
A fin d'avoir dont il achette
Cent mille anticailles qu'il veut.
   Son usurier qui l'accomode
Est-il pas fou d'une autre mode?
Si je te disoy maintenant
Te contraignant quasi le prendre,
Pren cet argent à jamais rendre,
Serois-tu fol en le prenant?
   Ne serois-tu fol de nature
Si refusois telle aventure
Qui se présente à ton besoing?
Si, tresbien ses besongnes faire,
C'est estre sage: et le contraire,
C'est estre fat, n'en avoir soing.
   Boguin est bien fort habile homme,
Qui ne donroit pas une pomme
Qu'il n'en sceut r'avoir son denier.
Et Fabi c'est une grand'beste
Qui jour et nuit se rompt la teste
A rimailler. Le sot mestier!
   J'ordonne qu'il entre en la dance,
Quiconq'aime trop la bobance:
Qui meurt de male ambition:
Qui pallist de have avarice:
Ou se travaille du sot vice
De froide superstition.
   Là tous, Que chacun prenne place
En ce pendant que je rebrasse
Ma manche, à fin de vous prouver
Desur le propos où nous sommes,
Qu'aujourdhuy d'entre tous les hommes
Ne se peut un sage trouver.
   Mais ceux que sur tous je déplore,
A qui deux drachmes d'Ellebore
Plus qu'aux autres faut ordonner:
Voire à qui faut (pour leur suffire)
Toutes les isles d'Anticyre,
Où croist l'Ellébore, donner:
   Sont les malades d'avarice
(D'impieté mère nourrice)
Qui ne croiront autre malfait,
Sinon que leur tas diminuë:
Et pourveu qu'il leur croisse à vuë,
Estiment vertu le forfait.
   Et penseroyent une grand'honte,
Quand viennent à faire leur conte,
Y trouver faute d'un denier.
Car (ce disent-ils) toute chose
Au bien de l'Avoir se postpose:
Qui ne l'ha marche le dernier.
   Honneur, vertu, la renommee,
Suit richesse tant estimée.
Ce qui est humain et divin
Ploye sous richesse la belle:
Lon se fait tout avecques elle.
Qui l'ha dedans son magazin
   Il sera noble, il sera sage,
Juste, vaillant, de grand courage,
Tout ce qu'il voudra souhetter:
Il sera Roy si bon luy semble.
Amasse amasse, assemble assemble,
Sans jamais de rien te hetter.
   Mais qu'est-ce que nous devons dire
D'Aristippe que l'on admire,
Quand il feit jetter à ses gens
L'or qu'ils portoyent en un voyage,
Pource qu'ils tardoyent sous la charge,
A son gré trop peu diligens?
   Qui est le plus fou, je vous prie,
De ces deux? Il faut qu'on en rie:
Mais garde bien toy qui t'en ris,
Si des propos je ne m'écarte,
Que davant que le jeu départe
Toymesme ne t'y trouves pris.
   Si quelcun d'humeur fantastique,
Qui ne sçait ne chant ni musique,
Resserre Epinettes et Luts:
Si un, qui est grevé peut estre,
A piquer chevaux mal adestre,
Se monte de chevauls éleus.
   Quand un, qui n'a sillon ni terre,
Charruë et boeufs: Qui hait la guerre,
Une armurerie achetroit.
Si, qui n'entend le navigage,
Dressoit de naufs un équipage,
Que jamais en mer ne jettroit.
   Nous qui pensons que sages sommes,
Ne dirions-nous pas de ces hommes
Qu'ils seroyent fouls et hors du sens?
Je croy, selon droit et justice,
Que pour tels, chacun en son vice,
Nous les jugerions d'un consens.
   Mais dequoy est-ce que differe
De ceux-ci, le riche en misere,
Qui amasse escus et ducats,
Et n'en sçait user, mais en crainte,
Comme à chose beniste et sainte,
N'oseroit toucher à son tas?
   Si quelcun avec une gaule,
Qu'il auroit tousjours sur l'espaule,
Autour d'un monceau de tourment
Guette sans que l'œil luy repose:
Et mourant de mâle faim, n'ose
En tirer un grain seulement:
   Mais vivant d'une sorte estrange
Des herbes et racines mange.
Ou si dedans sa cave il ha
Des meilleurs vins de toute sorte,
(Que par mer ou terre on apporte)
Mille poinsons qu'il laisse là:
   Et jamais du bon il ne tire:
Et s'abreuvant tousjours du pire
Rien que l'aigre et poussé ne boit.
Ou bien, si un qui de dix passe
Soixante ans, sur une paillasse
Plus vieille que luy se couchoit,
   Ayant et licts et bonnes mantes,
Qu'il laisse là moisir puantes,
Et manger aux lignes et vers:
Bien peu diroyent qu'il n'est pas sage.
C'est qu'en la plus part de nostre âge
Les hommes sont ainsi pervers!
   C'est la commune maladie!
Vieupenard, que Dieu te maudie,
Ennemi de Dieu et des Saincts !
A fin qu'un (avolé peut estre)
S'en donne au cœur joye estant maistre,
Toy, d'en avoir faute tu crains?
   Quand haulseras ton ordinaire,
De tout ce qui t'est necessaire,
Par chacun jour t'eslargissant,
De combien au bout de ta vie,
Ta faim et ta soif assouvie,
Ton tas iroit appétissant?
   Mais comme tresbien tu mérites,
Entre les tignes et les mites,
En toute ordure et puanteur,
Telle vie telle fin acheve:
Et ne soit elle encore brève
Pour faire plus long ton malheur.
   Ores que rien ne leur défaille,
Pourquoy est-ce que Ion tiraille
Pinçant pillant à toutes mains,
Par faux serments et témoignages,
Par rapines et par outrages,
Faisants des actes inhumains?
   Es-tu sage en ces violences?
Mais si à jetter tu commences
Des pierres dessur les passans,
Tous les enfants qui par les rues
T'aviseront comme tu rues,
Diront que tu es hors du sens.
   Puis donnant au Diable ton ame,
Quand tu fais étoufer ta femme,
Quand fais ton frère empoissoner,
As-tu lors la cervelle saine?
Ton avarice à mal te meine,
Qui te fait si mal raisonner
   Que les biens au devoir preferes,
Pourveu que faces tes affaires
Redoublant tes successions:
Oubliant, et de Dieu la creinte,
Et l'honneur de toute loy sainte,
Et des bonnes affections.
   Tu ne veux confesser au reste,
Qu'aussi fou comme fut Oreste,
Ta Clytemnestre as massacré.
Penses-tu qu'après il forcene,
Et qu'il eut la teste bien saine
Davant le meurtre perpetré?
   Doutes-tu davant la turie,
Que d'Enfer la fiere furie
Ne l'epoinçonnast au forfait?
Tant s'en faut. Ainçois depuis l'heure
Que du tout sa rage on asseure,
En rien d'énorme il n'a meffait.

   Ni n'a blessé son bon Pylade,
Quand son esprit fut plus malade:
Ni Electre sa bonne sœur.
Sans plus un peu les injurie
Les appelant. Elle Furie:
Luy, ce que fait dire son cœur.
   Dedans Rouan la bonne ville
Fut un taquin nommé Fainville,
Pauvre de l'or et de l'argent
Qu'il avoit en grande abondance:
Car ne mangeoit que du lard rance,
Et du pain de blé tout puant.
   Et si ne beuvoit qu'aux dimanches,
Ou du trancheboyau d'Avranches,
Ou du colinhou verdelet:
Les autres jours de la semeine
Il beuvoit de la bière pleine
De vers groulans au gobelet.
   Il va tomber en maladie
D'une pesante lethargie,
En laquelle estoit assommé
Tellement, que desja de joye
Son heritier fripe, et s'émoye
Où son argent est enfermé.
   Prend les clefs: des coffres s'assure.
Le Medecin (qui luy procure
Sa santé) loyal, diligent,
Cherchant moyen de le remettre,
Fait davant luy des tables mettre,
Et les couvrir d'or et d'argent,
   Qu'on luy repand à son oreille,
A son nez. Le son le reveille.
Il reprend un peu ses esprits.
Et le Médecin qui le traitte
Luy dit: «Or sus toymesme guette:
Autrement tout te sera pris.
   - De mon vivant ! en ma présence !
S'écria le vilain qui pense
Estre mort. — Si vivre tu veux,
Veille et ne dôr: mais pour reprendre
Force et vigueur, il te faut prendre
Cet orgemondé savoureux.
   — Orgemondé? Qu'est-ce qu'il couste?
— Peu: Six blancs. — Le coust m'en degouste.
Ah! je voy que suis ruiné.
Autant vaut que la maladie
M'acheve, qu'ainsi pour la vie
Mourir larciné rapiné!»
   Qui donques ha la teste saine?
Celuy qui en rien ne forcene.
Qu'est l'avare? un fol insensé.
— Quoy? si quelcun n'est point avare,
Est-il soudain sage sans tare?
— Non. — Pourquoi? — Voy, ce que j'en sçay.
   Pren le cas que Fernel te die,
Son poumon est sans maladie.
Le patient est donque sain
Pource qu'il n'est pas pulmonique?
Nenni: mais il est hydropique,
Et faut y pourvoir bien soudain.
   Aussi de quelcun pourras dire,
Il n'est taquin. En Anticyre:
Ce n'est qu'un vain audacieux.
Ou que perdant ton bien, le jettes,
Ou l'espargnant tu ne t'en traittes,
Lequel est-ce qui vaut le mieux?
   Que Dieu pardoint au bon Vicomte
Qui du vray bien fit tousjours conte:
Quand pres de sa fin il se vit,
Deux fils qu'il avoit il appelle,
Et cette remontrance belle
Pour le dernier adieu leur fit:
   «Baron, depuis que dés l'enfance,
En toy je prins appercevance,
Que portois noizilles et noix
Et des mereaux en tes pochettes,
Pour t'en jouer en des fossettes,
Et que volontiers tu donnois.
   Et toy Chastelain, au contraire
Je te voyois à part retraire,
Et là songeard t'entretenir:
Ne rien donner et tousjours prendre:
Conter tes bobeaux: les reprendre
Si tu sentois quelqu'un venir.
   J'eu peur que dans vostre cervelle
L'inclination naturelle
Ne fist une forcenaison,
Qui vous menast bien discordante,
Chacun par voye différente,
Tous deux dehors de la raison.
   Toy, Chastelain, que ne suivisses
De Filisque les vilains vices,
Maussade, pervers, inhumain.
Baron, qu'à Norbin ne semblasses,
Et Nostredon ne t'appellasses
Trop mal soigneux du lendemain.
   Parquoy tous deux je vous adjure
Par le nom de Dieu, qui a cure
Des biens-vivans ou mal vivans:
Je vous adjure comme père
Que je vous suis, qu'ayez à faire
Ces commandemens ensuivans.
   A toy Chastelain je commande
De ne faire jamais plus grande
La part que je te donneray.
A toy Baron je fay defence
De n'amoindrir par ta despence
Le lot que je t'ordonneray.
   Qui plus est, je vous admonneste
Que jamais dedans vostre teste
N'entre la vaine ambition.
A la Cour nul de vous ne hante:
Le premier qui la Cour fréquente
J'exclu de ma succession.»
   Bon Vicomte, Dieu te bénisse.
Tu sçavois que c'estoit du vice:
Tu cognoissois bien la vertu.
Soyent aussi bons comme leur père
Tes enfans en ce bas repere:
Toy là sus en joye sois-tu.
   Agamemnon, ô fils d'Atree,
Chef de la ligue et de l'armee
Des Gregeois contre les Troyens:
Pourquoy fais-tu defense expresse
D'inhumer Ajax que l'on laisse
Pour estre mangé par les chiens?
   — Je suis Roy. — Plus je n'en demande
Moy particulier. — Je commande
En droiture et toute equité.
Mais si quelcun ou doute ou pense
Que ne soy juste en ma defense,
Luy loise en toute liberté
Tel qu'est son advis, le me dire.
   — 0 tresgrand Roy! Dieu te doint, Sire,
Prendre Troye et sauf retourner.
Donque je puis, Roy débonnaire,
Demandes et repliques faire?
— Demande moy sans t'etonner.
   — Puis que vous m'estes si facile,
Pourquoy Ajax, après Achile
Le premier preux de tes Grégeois,
Pourrist-il là sans funerailles,
Luy, qui vaillant par les batailles
A sauvé les Grecs tant de fois?
   Est-ce à fin qu'en reçoivent joye
Priam et son peuple de Troye,
Qui verront sans honneur le corps
De celuy, de qui la prouesse
Ha de la Troyenne jeunesse
Faict maints soldats pourrir dehors?
   — Hors du sens transporté de rage
II a fait un sanglant carnage
De mille moutons. Et crioit,
Qu'Ulis le caut son adversaire,
Et Menelas mon propre frere,
Voire moymesmes il tuoit.
   — Mais vous mesmes qui estes pere,
Quand menez vostre fille chere
En Aulide davant l'autel,
Comme si fust une genisse
Pour la macter en sacrifice,
Estes vous sage en acte tel?
   — Pourquoy ceci? — Mais je vous prie
Qu'a fait Ajax en sa folie,
Quand le bergeail il massacroit?
A sa femme il n'a fait dommage
Ny à son fils: Mais plein de rage
Les fils d'Atrê' il execroit,
   Il ne fait mal en tout son vice
Ny à Teucer ny à Ulysse.
— Quant à mon fait, pour dégager
Les naus dans le port attachees,
Plaçant les deitez faschez,
Mon propre sang vas engager,
   De sens rassis non par manie.»
Qui le bien et le mal pâlie,
Dira qu'il l'a fait par courroux:
Et n'y auroit pas difference
Si lon faisoit la violence,
Ou comme émeuz ou comme fous.
   Ajax tuant la bergerie
Qui n'en peut mais, est en furie:
Mais toy, qui pour des tiltres vains
Fais un forfait, tu es bien sage:
Et trop enflé dans ton courage
Cuides avoir les esprits sains.
   Si quelcun, de sa bergerie
Entre autres une brebi trie,
Son affection y mettant
En si estrange et telle sorte,
Qu'avecque luy par tout la porte
Dans son coche la dorlotant:
   Et comme si c'estoit sa fille,
La soigne, l'equippe, l'habille,
Or et joyaux luy achetant:
Suitte de servantes luy donne,
L'appelle Beline mignonne,
Un beau mari luy promettant.
   Je croy moy sans en faire doute
Que chacun criroit, qu'on luy boute
Sur la teste teste un chaperon verd.
Et ses parents sur preuve telle
En obtiendroyent la curatelle
Comme d'un fou tout découvert.
   Qui en lieu d'une brebi nice
Voûra sa fille au sacrifice,
Sera de sain entendement?
Ne le di pas : car il forsene
Qui forfait: et n'a l'ame saine
Quiconq'raisonne faulsement.
   Or dépeschon Norbin asteure,
Que la débauche ne demeure
Sans en avoir ce qu'il luy faut.
Car la raison dit qu'il s'egare
Ausi bien du droit que l'avare,
Celuy qui trop prodigue faut.
   Norbin de prodigue nature
Fut fils d'un père qui eut cure
D'en amasser tant qu'il vesquit.
Ce bon fils de façon galante,
Mais d'ame un petit nonchalante,
A desamasser le vainquit.
   Il se trouva sans père et mère,
Majeur d'ans, n'ayant sœur ni frere,
Restant seul, maistre de ses biens:
Que fait-il? Jeux, banquets, aubades,
Amours, chevaux, chiens, mascarades,
De l'apauvrir sont les moyens.
   Dans cinq ans gaillard en fleur d'âge,
Il meine si bien son mesnage,
Que de cent mille escus contant
Et de quatre mille de rante
N'avoir pas un liard se vante,
Quelques jours son vivre empruntant.
   Je ne diray pas qu'il fut sage:
Car si d'homme il eut vescu l'age
II eut esté fort empesché.
Mais faut que bienheureux le die,
Qui de ses biens et de sa vie
En mesme temps s'est dépesché.
   Si quelcun avec des tuilettes
Alloit bastir des maisonnettes,
Faisoit son cheval d'un baston:
Faisoit par deux chiens en la ruë
Tirer sa petite charruë,
Portant desja barbe au menton:
   Tout chacun diroit qu'il rafole.
Mais la raison de nostre escole,
Déclare que les amoureux
Font des enfances plus extresmes
Que ne font pas les enfans mesmes
A trois ans en leurs petits jeux.
   Quand le petit est en colère,
Si vous pensez le faire taire
Une pomme luy présentant,
Il la refuse et se dépite:
Si la retirez, il s'irrite,
Et s'il ne l'a n'est pas content.
   L'amoureux en la mesme sorte
Le jour qu'on luy ferme la porte,
Brusle d'amour plus que davant.
Si la porte luy est r'ouverte
Ne daigne plus veiller à l'erte,
Et son amour s'en vole au vent.
   «Non non: je n'iray ja vers elle
Maintenant qu'elle me rapelle,
Me mandant volontairement.
Je ne veux souffrir les risees
Ni les dédains de ces rusees:
Je m'en resous entierement.
   Apres que je l'ay tant aimee
Elle m'a sa porte fermee:
Puis me mande. Quelqu'autre iroit.
Elle m'a fait et trop d'outrages,
Et trop de dépits et de rages:
Non, quand elle m'en suppliroit.»
   Son bon valet qui en sagesse
Le passe autant comme en finesse,
En un mot luy rive son clou:
«Monsieur mon maistre, vostre affaire
Qui par conseil ne veut se faire,
Ou le plus sage est le plus fou,
   Par conseil jamais ne se traitte.
En amours on hait, on regrette:
On fait la guerre, on fait la paix:
On chante, on plaint, on rit, on pleure:
En un estat rien n'y demeure:
Ce sont d'amours les propres faits.
   Donc, si quelcun veut entreprendre
Ces changemens bien fermes rendre,
Et les ranger à la raison:
Et l'amour en conseil reduire:
Fait, comme s'il voulait conduire
Par raison la forcenaison. »
   Pensez vous qu'il ha bonne grace
Le vieillard qui se rembarasse
Dans l'amour sur les soixante ans,
Quand pere ingrat se remarie:
Et par dépit la hugnotrie
Attrape deux de ses enfans?
   Mais de combien est-il plus sage
Que l'enfantin, qui en bas age
Va chevauchant sur un baston?
Luy qui vieil mignardant begaye
Sur sa femme plus que luy gaye,
N'est moins innocent, ce dit-on.
   Que dites-vous du personnage
Qui tant craignit le cocuage
Que jamais ne s'est marié?
Qui vieil et fou comme on estime
Sans avoir enfant légitime
Ha vescu franc et délié?
   Mais lequel est-ce qui plus peche,
Colombieres qui sur la breche
Ha choisi la mort vaillamment,
Pouvant saint et sauve se rendre
A son Roy, qui le vouloit prendre
A merci, Roy doux et clement?
   Ou bien le Comte, que la creinte
De la mort en son ame empreinte
Au dernier supplice a mené,
Par une diligence expresse
Du bon Matignon qui le presse?
Mais qui fut le plus forcené?
   Codre, dont la memoire on louë,
Qui son cheval et luy devouë,
En sauveté son peuple mis,
Bien sçachant sa mort asseuree,
D'âme qui n'est point épouree,
S'elance dans les ennemis.
   Quelcun outré de frenaisie
Par toutes les Eglises crie:
«O Dieu le Pere, ô Dieu le Fils,
0 sainct Esprit, ô Nostre dame,
Mere à Jésus, vierge sans blasme,
Saincts et Sainctes de Paradis:
   Je ne vous fay qu'une requeste
D'une chose qui vous est preste,
A vous, à qui ceci n'est rien:
Car c'est chose que pouvez faire:
Préservez moy de la misère
De la mort: Vous le pouvez bien.»
   Quand il faisoit telle prière,
Il avoit et la vû entiere
Et l'ouî. Mais je n'eusse pas
Voulu pour chose bien certaine
Vous garantir son ame saine.
Il creignoit trop passer le pas.
   Mais paravant que je me taise,
Pourveu que point ne vous déplaise,
Mon maistre, je vous conteray
D'une la plus fole des foles,
Du temps qu'on servoit aux Idoles:
Et ce conte fait me téray.
   C'estoit une mere bigote
De ce temps-là, badine et sote,
Qui avoit son unique fils
Malade des fievres quartaines,
Qui le tenoyent dedans les veines,
Y avoit des mois plus de six.
   «O Jupiter le Roy des nues,
Qui les fievres plus incognues
Ostes et donnes quand te plaist:
Si la quarte qui mon fils fasche,
(Dit la mere) du tout le lasche,
Le premier jour que jeusne il est,
   En ton honneur dans la riviere
Tout nu te payant ma prière
Fera trois plongeons le matin. »
II advient, ou soit avanture,
Ou soit du médecin la cure,
Que la fiévre quarte prend fin.
   Plongeant son fils dedans l'eau froide,
Sa mère le tura tout roide,
Ou sa quarte redoublera.
Quel mal de teste fera faire
Ce mechef à la simple mere?
Bigotise l'y poussera.
   Grand merci de la patience
Qu'avez prise, en ceste audience
Que m'avez donné si coyment.
Monsieur pardonnez je vous prie
Si dessus l'humaine folie
J'ay retardé si longuement.
   Bien qu'en long mon propos je tire,
Le milliesme je ne puis dire
Des fadèzes du genre humain.
Mais, car il est fou qui s'oublie,
Mon doux maistre, je vous supplie
Mettez ici l'œil et la main.
   Parce qu'on dit que tous les hommes
De nature ainsi faits nous sommes,
Qu'un bissac au cou nous portons,
Poche davant, poche derrière.
Davant (c'est l'humaine maniere)
Les fautes d'autruy nous mettons:
   Derriere, nous jetions les nostres.
Voyans clair aux péchez des autres,
Aux nostres avons les yeux clos.
Si jamais vous ay fait service
Qui vous ait pieu, voyez mon vice
En la poche dessur mon dos.
   — Je n'y voy poche ny pochette:
Sont abus: Ou tu es Poete,
Ou bien tu as de l'avertin.
Tous sommes fous. O fous, j'ordonne,
Que le grand au petit pardonne,
Car chacun ha son ver coquin.