Satire et Poésie Satyrique
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Edito :
Ce site se veut une approche de la poésie satyrique du début du XVII siécle, et essaie de rendre compte de manière plus générale de la Satire Classique au XVI et XVII siécle.


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Jean Auvray
Satyres serieux sur les affaires de ce temps., s.l., M.[D]C.XXII.




[En cours de rédaction]




SATYRES
SERIEVX.
Sur les affaires de ce temps.
AV ROY.


Grand Roy l’amour du Ciel, la gloire de la terre,
Aussi aymable en paix que redoutable en guerre,
Ces vers authorisez du seau de vos faveurs
Porteront haut le front malgré la mesdisance,
S’ils parlent rondement & ne sont point flateurs,
C’est pour faire crever la Peste de la France.


M.[D]C.XXII.


            Les guerriers vollontaires.

      Or qu’un feu de jeunesse en nos veines bouïllonne,
Que d’une brusque ardeur l’indomptable Bellonne
Nous eschauffe le sang : Grand Roy, l’honneur des Roys,
Puis que nous sommes nez pour flechir souz vos loix
Nous venons vous offrir au milieu des alarmes
Nos corps, nos biens, nos vœux, & nos fideles armes,
Bien heureux de mourir de playes tout couverts
Au pieds d’un tel Monarque : honneur de l’Univers,
Miroir des Palladins, dont la dextre guerriere
Aux yeux des plus vaillants fait voler la poussiere,
Qui s’aplanit des-ja d’un fer victorieux
En depit de fortune un sentier dans les Cieux.

      Vous donc enfans de Mars, rouges foudres de guerre,
La terreur et l' effroy de l' estrangere terre,
Dont les bras tant de fois ont nos champs empourprez
Du sang des ennemis, Gardes des LYS sacrez,
Braves et vrais François, vassaulx incorruptibles,
Donnez place parmy vos troupes invincibles
A ce scadron Royal, qui brusle comme vous
D' un desir d' employer la fureur de ses coupsv A repousser l' orgueil de ces subjects rebelles,
Mutins, capricieux, libertins, infidelles
Qui ne veulent des Roys que pour estre fauteurs
De leurs impietez : gentils Reformateurs,
Qui secoüant les loix de nostre Monarchie,
D' un Royaume voudroient faire un Oligarchie,
Afin qu' à la faveur de ces profusions
Pullulast le venim de leurs corruptions,
Et qu' aux troubles Civils toutes moeurs desbordées
L' insolente heresie eust ses franches coudées.

      L' Escosse l' esprouva, quand un nommé Stuard
Apostat frauduleux, desesperé bastard,
Abandonnant la nef de l' Eglise Romaine
Fit la guerre à sa sœur, et legitime Reyne.
      L' Angleterre le sçait quand son Elizabet
Du Royal sang de France arrosa un gibet,
      Les peuples que le Rhin de ses ondes embrasse
Sçavent bien qu' apporta la libertine audace
D' un moyne deffroqué, Thoulouze a mille fois
Pleuré les cruautez des ribaux Albigeois.
      Ces flots impetueux ont esbranlé l'Empire,
Frize, Brabant, Holande en sçauroient bien que dire,
Mais la France sur tout void et sent pulluler
Ce poison dans ses reins, et n' en oze parler.
      Combien de fois nos champs ont servy de theatres
Aux tragiques complots de ses opiniastres ?
Combien de fois la terre a gemy soubz le faix
Des Soldats revoltez ? ô mutins trouble-paix !
Rongerez-vous tousjours, engeance de vipere
Le ventre nourricier de vostre douce mere ?
De France qui vous a si tendrement traictez,
De quelle fiere rage estes vous transportez ;
Deschirer la Patrie en vos griffes cruelles ?
Ayant succé le laict arracher les mamelles ?
      Quoy faut-il cependant que tant de nations
Fument soubz le brazier de nos dissentions :
Le Turc double sa force et que jusqu' à nos portes
Retentisse le bruit de ses fieres cohortes ?
Donc, faut-il que ces chiens à l' aize triomphans
Viennent ravir le pain de la main des enfans
Non contens qu' autre-fois nos guerres intestines
Les permirent rentrer aux terres Palestines ?

      Le Turc est maintenant le favory des Cieux,
Le chery de fortune, et le mignon des Dieux,
Toutes les nations tremblent espouventées
Au bruit prodigieux de ses armes vantées,
L' Orient, l' Occident, le Midy, l' Aquilon,
Ont oüy son tonnerre, et depuis le Sablon
Du Strimon glacial, jusqu' aux rives du Gange,
Tout redit ses vertus tout chante sa louange.
L' Egyptien le craint, le Hun, le Libien,
Le More, le Cretois, le Juif, le Phrigien,
Le Perse, le Medois, le Bactre, le Sarmate,
Le Scithe, le Nomade et le fier Sauromate.
Bref tout cela qu' enceint l' Inde fleuve perleux,
L' Euphrate aux longs replis, le Tigre impetueux,
Le Nil aux sept canaux, le flot Tiberiade,
Le Pallus meotide, et la mer Caspiade,
Le Danube, l' Hipane, et le sacré Jordain
Adorent son Croissant : et semble qu' en sa main
La Fortune enchaisnée apres son char galoppe :
Mais un petit royaume enfermé dans l' Europe
Luy donne l' espouvante, et peut audacieux
Arracher ses lauriers d' un bras victorieux.

      C' est le brave François, nation magnanime,
Superbe, Belliqueuse et qui fait moins d' estime
Des orages de Mars, que des vents du Printemps,
La guerre et les combats sont ses doux passetemps,
Mais ce brave Isadas, ce Geant, ce Collosse,
Qui met Athos sur Pinde, et Pelion sur Osse
Pour escheller le ciel : cét athlette indompté,
Surmontant tout le monde, et de nul surmonté
Se surmonte soy-mesme, et cruelle furie
Avec ses propres mains il s' arrache la vie.

      Cessez Poulpes, cessez, de vous manger les bras,
Touchez d' un repentir, jettez les armes bas,
Les deux genoux fléchis, les yeux baignez de larmes
Implorez la mercy de ce grand Roy des armes,
Ou chantant de Marot le Psalme armonieux
Criez Misericorde aux pauvres vicieux,
Nostre prince est tout bon, helas ! vos recidives
Ony assez esprouvé ses bontez excessives.

      Ce lion genereux n' a point de cruauté,
Ce Foudre ne peut rien contre l' humilité,
Ne cerchez d' aiguillon à ce Roy des abeilles,
Comme ses actions sont toutes des merveilles,
Il est dans les combats un rapide torrent
Qui renverse, saccage et brise violent
Tout obstacle opposé : mais sonnez la retraitte,
Vainqueur, il semble alors une mole ondelette
Dont le cristal roulant sur des petits cailloux
Nous provoque au sommeil par son murmure doux.

      Ne vous flatez donc pas, ce Prince tres-auguste
Est Clement, il est vray : mais aussi est-il Juste,
S' il a des pieds de laine, il a des bras de fer
Pour vous plomber de coups, et pour vous estouffer.

      Puis il ne faut jamais se jouer à son maistre,
Ces courages de chaux, ces esprits de salpestre
Qui comme les Dauphins n' ont jamais de repos
S' ils ne sont agitez et bercez par les flots
De la sedition, pestes de Republique,
Boute-feux de l' Estat, semence Diabolique,
Infames criminels de leze-Majesté,
Je dy ces Rochellois, qui meuz de nouveauté
Ont cent fois secoüé le joug de nos Monarques :
Porteront quelque jour les vergongneuses marques
De leur rebellion empreintes sur leurs fronts,
Quand le Luste LOUYS lassé de tant d' affronts
Noyera dans le sang ceste ville rebelle.
      Nos neveux diront lors, icy fut La Rochelle
Retraitte des brigandz, spelonque de mutins
Qui vouloient impudents gourmander les destins,
Et (contempteurs des Rois) vouloient pleins d' arrogance,
Bastir une Venise au milieu de la France,
Qui rongeoient leur Patrie et qui n' estoient jamais
En paix que dans la guerre, en guerre qu' en la Paix.

      Que ces membres pourris extirpez de l' Eglise
Aillent empoisonner les Flots de la Tamize
[Dira lors nostre roy ] aillent du Prestre-Jean
Sindiquer les abus, reformer l' Alcoran,
Catechiser le Turc, convertir les Nomades,
Et arborer la foy dans les Isles Ciclades :
Bref, que le Rochellois aille chercher un Roy
Qui face comme luy banqueroute à la foy,
Aussi bien n' ay-je peû soubs mon obeissance
Dompter de ce mutin la mutine arrogance,
N’y captiver le coeur de ce peuple insolent,
C’ est un vent d' Aquilon qui est trop violent,
Un cheval eschappé qui sans resne et sans bride
Brutalement galoppe ou son instinct le guide,
Qui mord, bondit, regimbe et s' effarouche, alors
Qu' on veut l' enchevestrer et luy mettre le mords,
Un disciple de Bache, une Evante enragée
Qui a le Thirse au poing sa race saccagée,
Un jeune cerf en rut qui brame, brise, rompt
Tout cela qui s' oppose aux branches de son front,
Bref cet acariastre en veut faire à sa mode,
Tous Roix luy sont suspects, toute Loy incommode,
Il abhorre sur tout les supresmes degrez
Tant ceux du Seculier, que des Ordres sacrez,
Cet esprit possedé d' une infernale rage
Ne veut point d' autre Loy que le Libertinage,
Tout servage il deteste et son ambition
Ne respire que meurtre et que rebellion.

      N' aprehendez vous point ce foudroyant tonnerre ?
Qu' attendez vous encor ? ceste maudite guerre
N' a telle assez versé de sang de toutes parts ?
Ne vous suffit-il point que vos ingrats remparts
Ont veu meurtrir la Fleur des plus courageux Princes
Qui regirent jamais les Gauloises Provinces ?
Craignez vous point son sang vous estre cher vendu ?
Pensez vous que la France en sa perte ayt perdu
Tout espoir de vengeance et que les justes Astres
Ne repleuvent sur vous ces publiques desastres ?

      C' est le fort bras de Dieu qui combat pour LOUYS
Les cris des bons François dedans le Ciel ouis
Obtiennent du Tres-haut journaliere assistance,
L' Ange conservateur du Sceptre de la France,
Marche tousjours en teste et maintient en tout lieu
Le party de nos Roix, Roix Images de Dieu
Ou sont gravez les traicts de sa grandeur en terre.

      Puis, se peut-il trouver une plus juste guerre ?
Ou trouvez vous escrit aux cayers de la Foy
Qu' un vassal soit permis d' armer contre son Roy ?
Se deffier de luy, tenir Villes d' ostage,
Canceller ses Edicts, troubler son heritage,
Partager son Royaume et glisser dans les coeurs,
D' un peuple fausse-Foy des paniques terreurs ?
Que diroit-on aux pieds s' ils vouloient entreprendre
Sur l' office du chef ? Si l' oeil vouloit entendre
Et les mains discourir leur seroit-il permis ?

      Quand sera vostre esprit à la raison sousmis ?
Quand vous contiendrez vous dans l' enclos de vos bornes,
Quand rabaisserez vous vos orgueilleuses cornes ?

      Mais j' adresse grand Roy aux rochers mes discours,
Je flatte un maniaque, et sermonne les Sours,
Le mal est l' extresme, il y faut le cautere,
Puis on a beau prescher qui n' a soin de bien faire,
Assez ma langue n' a de ravissans chainons,
Il y faut emploïer la bouche des canons,
Traicter la paix en Roy, Cesar avec Pompée
Ne doit capituler sinon à coups d' espée.
      Mais il faut des Soldats, et non pas des voleurs,
Il faut des Conseillers, et non pas des Flateurs,
Davantage de guerre et moins de pillerie,
Se faire des Mignons d' une race aguerrie,
Et non de ces douillets, effeminez esprits
Qui n' ont de la valeur qu' aux combats de Cipris,
Dont l' épée est pucelle et dont la chair molasse
Ne sçeut jamais porter le faix d' une cuirasse.

      Pour nous, époinçonnez d' une louable ardeur :
Nous offrons à servir vostre illustre Grandeur
Promettant sur l' autel de vos Loix Souveraines
Que tant qu' il y aura du sang dedans nos veines
Nous irons l' espanchant (legitimes François)
Pour maintenir la Foy, la Patrie, et nos Roix.

                        FIN.                   AVVRAY.
            Les chevaliers sans reproche.

      Gronde, tempeste, enrage abominable Ennuie,
Excrement de l’Enfer, execrable furie,
Have, maigre, crasseuse, à la langue d’aspic,
Aux griffes de Vautour, aux yeux de Basilic,
Au ris Sardonien, aux pleurs de Crocodille
Sus baveuse Limace & rongearde Chenille,
Traine toy sur les fleurs de nos deportemens,
Que les pasles jaloux de nos contentemens
Esprits rebarbatifs, ames noires, revesches,
Sepulcraliers corbeaux, malheureuses chevesches
Aguignent de travers nos belles actions :
L’invincible Soleil de nos perfections
N’en prodiguera moins ses desirables flames,
Les libres passetemps de nos gentilles ames
Feront voler la poudre aux yeux de nos censeurs.

      Vous donc petits grimaux, le deshonneur des soeurs,
Cheriles qu' Alexandre en ses humeurs gaillardes
Faisoit par ses laquais contenter en nazardes,
Tiercelets de Poëte, entendemens forbus,
Qui croyez meriter les palmes de Phebus
Quand vous sçavez rimer cheville avec grenoüille,
Qui n' emportez jamais que le prix de l' andoüille,
Broüillons allez chanter vos vers sur le Pont-neuf,
Mais quoy ? vous trouveriez à tondre sur un œuf ?
Rongez donc, deschirez venimeuses Harpies,
Les familles, les moeurs, les maisons, et les vies,
Nous ne vous craignons point (hiboux) vos yeux obtus
N' oseroyent regarder l' esclat de nos vertus.

      Vertus qui seules vont eschauffans nos courages
Ne palliant jamais de pretendus naufrages,
L' infame banqueroute, ains pour le chapeau verd
D' honorables Lauriers nostre front est couvert.

      Nostre humeur joviale abhorre une ame avare,
Nous condamnons aussi l' insolence d' Icare,
L' orgueil de Phaëton, reglant nos passions
Nous plantons une borne à nos affections.

      Un affamé desir de costoyer les Princes,
De tenir en nos mains le timon des Provinces,
D' avoir voix en chapitre et trop ambitieux
Tenir les premiers rangs au tribunal des Dieux
Ne nous moleste point : ces Athlas brigue-charges
Qui veulent tout porter sur leurs espaules larges
Enfin ployent l' eschine et les cieux estonnez
De voir croistre si haut ces Geans terre-nez
Font pleuvoir sur leurs chefs la tempeste et le foudre,
Le tonnerre ne met que les Palais en poudre,
Les taudis des Pasteurs sont francs de ses revers,
Le vent qui les sapins sape et porte à l' envers
Pardonne au Therebinte : et ces grandeurs sublimes
Ne grimpent dans le Ciel que pour cheoir aux abismes.

      Les faveurs des grands Roys ne sont a mespriser,
Mais c' est un bel esprit qui en sçait bien user,
Une grande fortune est superbe et farrouche,
C' est un roide torrent, un cheval fort en bouche,
Rien de plus indomptable et de plus orgueilleux
Qu' un Plebée avancé aux grades sourcilleux.

      Il se faut souvenir du glaive de Damocles,
Contempler son berceau, imiter Agatocles
Qui de fils de potier Monarque devenu,
Pour n' oublier l' estoc dont il estoit venu,
Se fit tousjours servir en vaisselle de terre.

      Nous allons en dançant aux perils de la guerre,
La bruyante trompette au fanfare esclatant,
Le fifre éveille-coeur, le tambour va battant,
Le gronder des canons, le cliquetis des armes,
Le hennir des chevaux, et le cry des Gens-darmes,
Portent à nostre oreille un ton plus ravisseur
Que les pleureux accents d' un luth ensorceleur.

      Les entrailles des morts nous sont des cassolettes,
La sueur nostre baing, le sang nos savonnettes,
Le salpestre nous est un musc delicieux.

      Fiers, fumeux, forts, felons, foudroyans, furieux,
Fendons, fondons, froissons, foudroyons en furie
Les scadrons plus espais de l' armée ennemie.

      Nous sçavons comme il faut braquer un coulevreau,
Assieger une ville et bloquer un chasteau,
Apliquer un petard, creuser une tranchée,
Rouler une machine et la teste panchée,
Une bresche assaillir, lancer roide le dard,
Se parer du rondache, et forcer le rempart,
Se saisir des lieux forts, et maistres de la place,
Estonner les vaincus d' une superbe audace,
Ou bien, à la campagne un scadron animer,
Fondre dedans un gros, un bataillon fermer,
Visiter tous les rangs, disposer une armée,
Choisir son ennemy, chamailler de l' espée,
Faire à temps la retraite et remporter guerriers,
Les bras rouges de sang les fronts ceintz de lauriers.

      Nos ames de tout temps, preferent martiales,
Les travaux de la guerre aux dances nuptiales,
Pourveu quelle soit juste et que pour nostre Roy
Nous combations rangez du party de la Foy,
Non d' un pretexte faux plastré d' hypocrisie,
Caphars faire semblant d' extirper l' heresie,
Pour ne donner loisir aux fideles subjets,
D' interpetrer en mal nos orgueilleux projets,
Avoir intelligence avec les adversaires,
A l' Estat esbranlé nous rendre necessaires,
Fomenter les discords et bastir nos grandeurs
Du desastreux débris de nos competiteurs.

      Il ne se void que trop de tels mutins au Monde,
Quy vrais monstres marins ne sont jamais sur l' onde,
Que quand il fait tourmente et que l' ambition,
Pousse l' Estat en proye à la rebellion,
Non qu' ils soyent poinçonnez d' une immortelle gloire,
Mais ces rusez chameaux ne veulent jamais boire,
Sy l' eau n' est agitée et l' on void peu souvent,
Ces prodiges en l' air s' il ne fait un grand vent,
Ces rampans escargots n' ayment que les tenebres,
Ces phantosmes tousjours hantent les lieux funebres,
Ces petits vipereaux matricides cruelz,
Deschirent en naissant les boyaux maternelz,
S’y l' air n' est orageux s' il ne fait du tonnerre,
Ces insectes jamais ne pleuvent sur la terre,
Ces affreux chahuants soufflent (du battement
De leurs aisles) la meiche, affin que dextrement,
Ils se gorgent de l' huile : enfin ces ames doubles,
Ne peschent jamais mieux que quand les eaux sont troubles.
      Nous irions volontiers nos esprits captivans
Soubz les loix de la Muse affin d' estre sçavants
Mais l' on ne donne plus les charges honorables
A ceux qui sont nottez les plus recommandables
En sagesse, doctrine et probité de meurs,
Les loyers des vertus sont ce pas les honneurs ?
Vendre les dignitez mettre en priz les offices,
Est-ce pas eriger des idoles aux vices ?
Spolier la vertu et descourager ceux,
Qui suivent le sentier des hommes vertueux ?

      Quoy donc, ces beaux esprits, ces cervelles pestries ?
Des mains de la vertu, ces ames enrichies
Des thresors d' Apolon, ces favorits des soeurs,
Ces doctes bouches d' Or, ces hommes des-jà moeurs,
De quy les actions sont autant de merveilles
Et les graves discours des paradis d' aureilles,
Ces Metelles prudents, discretz Thimoleons,
Justes Aristidés, courageux Phocions,
Bref ces hommes de mise incogneux dans les villes
Au croc d' oysiveté roüilleront inutiles,
De l' ingrate fortune oeilladez de travers,
Homeres pour du pain composeront des vers,
La pauvreté en croupe : et tandis des gavaches,
Quy n' ont jamais apris qu' à trousser leurs moustaches
A dompter leur rotonde, à cajoler en Cour,
A godronner leur fraize et à faire l' Amour,
Tiendront les premiers rangs respondront les oracles
Et par tels jeunes saints se feront les miracles,
S' il est quelque lourdaut estropié d' esprit
Qui à peine son nom puisse mettre en escrit,
Et quy n' ait jamais eu le foüet qu' en la cuisine :
Pourveu qu' au nombre d' Or il joigne la routine
De Madame Chicane il luy sera permis ?
D' estre juge au village en despit de Themis.
Qu' on aye avec Midas les oreilles d' un Asne,
C' est assez de porter une longue sutane,
La robbe, le bonnet et d' un pas racourcy
Marcher en bonne morgue et froncer le soucy.

      Que l' on renverse donc les fameuses escoles
Des Universitez : arriere les bartoles
Les Baldes, les Jasons et les Justinians,
L' homme est fol d' employer les meilleurs de ses ans
A tourner ces cayers, et vivre en solitude
Sur les livres relants d' une poudreuse estude,
Puis qu' aux charges d' honneur l' on voiD d' oresnavant
Parvenir le plus riche et non le plus sçavant
L' on perd l' huile et le temps à courtiser la muse,
Ouy doctes, croyez moy : la muse vous amuse,
Vous ferez mieux d' aller d' un discours imposteur
Crocheter à la Cour les oreilles des Seigneur,
Contraindre vos humeurs, dissimuler le vice,
Jusques aux muletiers offrir vostre service,
Happer l' occasion, flatter les courtisans
Voir les ambassadeurs, hanter les partisans
Par ces inventions plustost que par sçience
Vous pourrez excroquer la premiere seance
D' un splendide Senat, où sans dire Febé
Aurez pour vostre par la crosse d' un Abé.

      ô siecle ô temps ô moeurs ! grand Roy, en qui abonde
Plus de grace qu' en roy qui fut jamais au monde,
C' est de vous qu' on espere un remede à ces maux,
Reposé quelque peu des belliqueux travaux,
Quand de vos bras vainqueurs la rebelle discorde
Serrée estroitement criera misericorde
Et que vous foulerez sous les pieds vos mutins,
Le bon Ange Royal quy ourdit vos destins
Fera que des vertus vostre ame enamourée
Revoquera des Cieux la Sainte Vierge Astrée,
Les hommes de merite irez recompenssant
Justice et pieté s' iront entrebaisant
Vous cherirez la Muse, et les doctes poëtes
Saincts truchemens des dieux seront vos interprettes.

      Nous banissons encor' tous ces monopoleurs,
Usuriers, publiquains, peagers, gabelleurs,
Fermiers malletotiers et forgeurs d' avisoires,
Stimphalides oyseaux qui de leurs griffes noires
De nostre bon Phinée empoisonnent les mets,
Abismes de l' Estat qui n' emplissent jamais,
Chancres devorent peuple esponges alterées
Ne serez vous jamais jusqu' au sang pressurées ?

      France [jadis sans monstre entre les nations]
Abismée aujourd' huy dans ses corruptions
Fourmille de serpens et plus qu' autre regorge
De ces loups affamez qui luy couppent la gorge,
Qui luy mangent ingrats la laine sur le dos,
Et luy succent le sang, et la moüelle des os.

      Ses loys font le procez aux larrons domestiques ;
Mais les concussions, brigandages publiques,
Sordides peculatz, y sont sans chastiment,
Princes si vous souffrez regner plus longuement,
Ces pestes parmy nous permettez que l' on die,
Que c' est ouvrir la porte à toute volerie,
Approuver le larcin et faire en ces malheurs,
D' un opulent empire un desert de voleurs,
Tout est à vendre en France, on ne fait plus qu' attendre
Que dans un escriteau soit mis Royaume à vendre.
      Combien retourne aux Rois de tant et tant d' imposts,
De subsides, d' emprunts, d' amendes et de Gros,
De daces de tributs, de doüanes, gabelles,
De tailles, de taillons, et d' offices nouvelles ?
      C' est la hidre de Lerne en testes foisonnant
ô indomptable Hercule où es-tu maintenant
Affin d' exterminer cette maudite engeance,
Mais, LOUIS est-il pas l' Hercule de la France ?
Face les cieux benings que ces monstres pervers
N' ayent qu' un col ensemble, afin que d' un revers
Il en purge le monde, envoyant ces sangsues,
(Du sang du pauvre peuple avidement repues)
Croistre d' imposts nouveaux le havre d' Acheron,
Et doubler le peage au nautonnier Charon.

      Grands roy pourmenez vous des Alpes hiberiques
Jusqu' aux derniers confins des landes armoriques
De la mer provençalle aux Normans belliqueux,
A qui sont ces Chasteaux ? ces Palais somptueux,
Ces Louvres, Ces Madris, à qui ces terres nobles,
Ces Pars delicieux, ces forests, ces vignobles,
A qui ces beaux jardins, Ces poissonneux-viviers,
Ces meubles precieux, ce monde d' estafiers,
A qui ce train splendide et ces Dames parées,
Ces carrosses, branquarts, et littieres dorées ?
A vos financiers SIRE, à ces gros partizans
Extraicts pour la plus part d' infames paysans,
Champignons d' une nuict, charlatans, gens d' affaire,
Alquimistes mattois qui sçavent bien extraire,
L' Elixir de la bource et transinuer encor,
Les montagnes de sel en riches fleuves d' or,
Au reste ces frellons consomment en delices,
Le journalier labeur des abeilles nourrices.

      Faut-il faire piaphe en superbes harnois,
En nombre de chevaux, faire joustes, tournois,
Mascarades, festins, tenir berlans et dances,
Ces coups sont reservez à messieurs des finances
Et puis vous serez riche ! abus, tant de ruisseaux,
Qui portent à la mer leurs tributaires eaux
Plus riche ne font pas l' amphitrite Nerée
Car des astres ardants la lumiere altérée
En consomme à mesure et boit plus de vapeurs,
Que Thetis ne reçoit en ses vastes rondeurs
De fleuves hommagers ; aussi, jusqu' à la lie,
Espuisez les tresors de vostre monarchie,
Qu’on nous succe le sang, levez imposts nouveaux,
Sur les choux, les oignons, la moustarde et les aux,
Que les nopcieres loix, les tombeaux mortuaires,
Et les accouchements soient encor tributaires,
Vous serez tousjours pauvre et vos coffres seront,
Les cruches de ces soeurs qui jamais n' empliront,
Tandis que l' on verra partant d' obliques courses,
Serpenter çà et là vos pactolides sources,
Tant de ces feux gloutons à mesure humer
Les flots qui se vont rendre en vostre large mer.
Et que vous permettez tant de mains larronnesses
Conter sur le tapis vos glueuses richesses,
Car tousjours ceste paste adhere entre les doigs,
Comme il arrive à ceux qui pétrissent la poix,
En un mot grand LOUIS ceste bastarde race
De hagards esperviers ne va point à la chasse
Que pour manger la proye, et ces chiens mastinez
Sont les premiers tousjours au gibier acharnez,
Mais, c' est pour baudement en faire la curée.

      Il est vray que pour rendre à jamais asseurée,
Vostre double Couronne, estre plus redouté,
Et garder la splendeur de vostre Majesté,
Il faut que maints thresors vostre arsenac enserre,
[Puis que l' Or et l' argent sont les nerfs de la guerre]
Mais, nous vous dirons SIRE, un salutaire advis
Pour rendre en peu de temps vos desirs assouvis
Pour vous faire un Cresus en tresors innombrables
Augmenter vos moyens par moyens convenables
Vous rendre à l' estranger redoutable à jamais
Et faire de la France un temple pour la paix
Sans que vos bons subjets fideles Catholiques
Servent plus de pasture à ces ours fameliques.

      Suprimez tout premier les estats superflus
Des nouveaux officiers, et ne permettez plus
Diviser en ruisseaux la mer de vos finances,
Abolissez le luxe et toutes les bombances,
Ne donnez qu' aux esprits de calibre et de choix,
La liberalité est bien-seante aux Rois
Pourveu qu' aux vertueux tousjours elle s'applique.

      Pour ces guespes flateurs, peste de republique,
Qui de venteux discours vous repaissent souvent
Repaissez-les aussi de promesse et de vent,
Biffez de vostre estat ces poëtes infames,
Ces muses de bordeau, ces maquerelles ames,
Ces rabobelineurs de missives d' Amour
Ces petrarques transis, cerveaux percez à jour,
Couratiers de Cypris, maquignons d' amourettes,
Ces momes gaudisseurs, et payez en sornettes,
Un tas de basteleurs, bouffons enfarinez
Et de coupe-jarets au meurtre destinez,
Que ces grand avalleurs de charettes ferrées
Qui passent tout le monde au fil de leurs espées,
Ces fendeurs de nazeaux que l' on voit aujourd' huy
Venger à prix d' argent les passions d' autruy,
Qui n' ont de leur estoc que l' espée et la cappe
Gens de feu et de corde, aillent chez le Satrape,
Les fendre jusqu' aux dents et que leurs pensions
Soient prises desormais sur les pretentions,
Du grand Soudan de Perse, ou qu' ilz aillent bravaches
Sur les murs du grand Cayre arborer leurs pennaches.

      Lors ayant retranché tant d' agrestes rinçeaux
Qui de Séve privoyent les naturels rameaux
Vos lis reverdiront et leur plante feconde
D' un beau fueillage espais reverdira le monde
Vos planchers gemiront sous les monceaux de l' Or
Vos grands coffres de fer regorgeront encor
Et repandront crevez leur nombreuse chevance.

      Lors un siecle doré rajeunira la France,
Les destins à l' envy carresser vous viendront
Tous les Rois vos voisins bien-heureux se tiendront
D' appuyer leurs estats de vostre nom Auguste
Ils apprendront de vous comme il faut estre Juste
Et vos peuples regis d' un Monarque si bon
N' auront au coeur gravé que LOUYS DE BOURBON