"A TRESVERTUEUX ET Noble homme Cretofle Perot Ecuier Seneschal du Maine, Jacques Peletier Salut.", dans
L'ART POETIQUE d'Horace, traduit en Vers Francois par Jacques Peletier du Mans, recongnu par l'auteur depuis la premiere impression. Moins & meilleur. Imprimé à Paris par Michel Vascosan, au mois d'Aoust. Avec privilege de la Court. M. D. XLV.
ff. A3r°-a6r°
D'après l'exemplaire de la BNF : RES P-YC-612
Entre crochets nous indiquons les passages de la
Deffence qui développent les mêmes idées et les mêmes thèmes, nous indiquons le livre (premier ou second) en chiffres romains, puis les numéros de chapitres, et enfin, les numéros de pages d'après l'édition au programme, ed. J.C. Monferran, Droz, 2001 ou 2007.
A TRESVERTUEUX ET NO-
ble homme Cretofle Perot Ecuier Seneschal du
Maine, Jacques Peletier Salut.
Si de bien pres ont veut considerer le stile des ecrivains du temps present, Seigneur de renom, on voirra clairement qu'ilz n'approchent pas de celle copieuse vehemence et gracieuse proprieté qu'on voit luire es auteurs anciens [I, 3, p.79]. Et toutesfois on ne sauroit raisonnablement dire que ce fut faute de grand esprit : car si nous voulons mettre en conte les personnages qui ont nagueres flori, et florissent encores de present, nous trouverons que notre secle est en cetui egard de bien peu redevable à l'ancienneté [I, 2, p.77 ; I, 9, pp. 97-98]. Mais la principalle raison et plus apparente, à mon jugement, qui nous ote le merite de vrai honneur, est le mepris et contennement de notre langue native, laquelle nous laissons arriere pour entretenir la langue Greque et la langue Latine, consumans tout notre temps en l'exercice d'icelles [I, 10, p.103-105]. Au moien dequoi nous en voions plusieurs, autrement tresingenieux et doctes, lesquelz pour telle inusitation et nonchaloir commettent erreurs lours et insupportables, non pas en parler quotidien seulement, mais aussi en composition Francoise : si bien qu'ilz semblent prendre plaisir expres à oublier leur propre et principal langage. Je seroie à bon droit estimé impudent calomniateur, et pour vrai depourveu de sens commun, si je vouloie deprimer ces deux tant celebres et honnorables langue, Latine et Greque, ausquelles sans controverse, et singulierement à la Greque, nous devons la congnoissance des disciplines, et la meilleure part des choses memorables du temps passé [I, 10, p.105]. Et tant suis loing de telle intention, que je soutiens estre impossible proprement parler ni correctement ecrire notre langue sans aquisition de toutes deux : ou bien, affin que ne soie trop rigoreux estimateur des choses, de la Latine pour le moins [I, 11, p.109] : car sans ce que la plus grand partie de notre phrase et de noz termes vulgaires est tiree des langues susdictes, encores quant à l'invention et disposition, lesquelles vertuz ne s'aquierent que par long usage et continuation de lire, c'est chose toute receue et certaine, qu'homme ne sauroit rien ecrire qui lui peut demeurer à honneur, et venir en commendation vers la posterité sans l'aide et appui des livres Grecz et Latins [I, 5, p.86]. Mais je veux bien dire qu'à une langue peregrine il ne faut faire si grand honneur que de la requeillir et priser pour regetter et contenner la sienne domestique [I, 11, p.109]. J'ai pour mes garens les anciens Rommains, lesquelz bien qu'ilz eussent en singuliere recommendation la langue Greque, toutesfois apres i avoir emploié un etude certain, se retiroint à leur enseigne, et s'appliquoint à illustrer et enrichir leur demaine hereditaire, redigeans les preceptes philosophiques non en autre langage que le leur propre, et demeurans contens d'entendre la langue aquisitive [I, 3, p.81 ; I, 5, p.89 ; I, 7, pp.91-92]. Et tellement exploiterent en leur entreprise, que Ciceron prince d'eloquence Rommaine se vente que la Philosophie qu'ilz avoint empruntee des Grecz, est plus ornément et copieusement ecrite en Latin qu'en Grec [I, 10, p.101]. Et lui de sa part s'i gouverna si bien, qu'à peine sauroit on juger lequel des deux a donné plus de lumiere et dignité, ou le Latin à la Philosophie, ou la Philosophie au Latin. A semblable Jule Cesar qui fut monarque du monde, n'avoir moindre solicitude et affection d'amplifier l'usance de sa langue, que de dilater les fins de l'empire Rommain. J'ai mesmement pour mes auteurs Petrarque et Bocace, deux hommes jadis de grande erudition et savoir, lesquelz ont voulu faire temoignage de leur doctrine en ecrivant en leur Touscan [I, 11, p.109 ; II, 12, p.176]. Autant en est des souverains poetes Dante, Sannazar, aussi Italiens : lesquelz bien qu'ilz fussent parfondement appris en langue Latine, ont eu neantmoins ce jugement qu'il vaut mieux exceller en une fonction, pourveu que de soimesme soit honneste et digne d'homme liberal, qu'en l'abandonnant estre seulement mediocre en un autre bien que plus estimable [pour la construction de la phrase : II, 12, p.176 et p. 178]. Il est bien vrai que ces auteurs là ont aussi voulu ecrire en Latin pour la majesté et excellence d'icelui : Ce qui ne leur doit moienner petite louange car : comme c'est une preeminence incomparable d'avoir esprit naturel plus qu'un autre, ainsi doit on reputer l'homme mal né et ingrat à soimesme, lequel se congnoissant capable de plusieurs louables professions, ne s'applique seulement qu'à une. Mais quant à ceux qui totalement se vouent et adonnent à une langue peregrine (j'entens peregrine pour le respect de la domestique) il me semble qu'il ne leur est possible d'atteindre à celle naïve perfection des anciens non plus qu'à l'art d'exprimer Nature, quelque ressemblance qu'il i pretende [I, 11, p.109-114]. Partant ne puis non grandement louer plusieurs nobles espriz de notre temps, lesquelz se sont etudiez à faire valoir notre langue Francoise, laquelle n'a pas long temps commenca à s'anoblir par le moien des Illustrations de Gaule et singularitez de Troie, composees par Jan le Maire de Belges, excellent historiographe Francois, et digne d'estre leu plus que nul qui ait ecrit ci davant [II, 2, p.122-123]. Et maintenant elle prend un tresbeau et riche accroissement souz notre treschretien roi Francois, lequel par sa liberalité roialle en faveur des Muses s'efforce de faire renaitre celui secle tresheureux [I, 4, p.83], auquel souz Auguste et Mecenas à Romme florissoint Virgile, Horace, Ovide, Tibulle, et autres Poetes Latins : tellement qu'à voir la fleur où ell'est de present, il faut croire pour tout seur que si on procede tousjours si bien, nous la voirrons de brief en bonne maturité, de sorte qu'elle suppeditera la langue Italienne et Espagnole, d'autant que les Francois en religion et bonnes meurs surpassent les autres nations [II, 12, p.174]. Et souverainement cela se pourra parfaire et mettre à chef moiennant notre Poesie Francoise, à laquelle plusieurs ont de cetui temps si courageusement aspiré, qu'il leur eut eté facile d'i parvenir ne fut la persuasion qu'ilz ont eue d'i estre desja parvenuz. Or n'i a il meilleur moien d'i atteindre, que de congnoitre les vices d'icelle pour les eviter, et les vertuz pour les observer : combien qu'a peu pres on se puisse contenter de l'un d'iceux : pource que congnu l'un de deux contraires, facilement se congnoit l'autre. Surquoi se semble estre fondé notre present auteur Horace : car veritablement il n'a pas tant compris les vertuz et proprietez d'icelle, comme les vices et abus, lesquelz il a entierement declairez en cetui livre trop plus precieux que grand. Et si on le veut gouter et prattiquer, chacun ne sera si hatif de mettre ses ecriz en lumiere sans meure attente et prevoiance. Donques souz espoir d'impetrer quelque faveur, et aucunement meriter envers ceux qui sont studieux de notre Poesie, j'ai translaté cetui livre intitulé l'Art Poetique, et l'ai voulu approprier à icelle notre Poesie Francoise entant qu'ai peu sauver l'integrité du sens. Il est vrai qu'on i trouvera quelques passages qui ne servent pas beaucoup à notre vulgaire, comme quant il parle du pié Iambe, du chore des Tragedies, et de quelques autres specialitez. Mais j'ai mieux aimé servir au bien publiq en communicant plusieurs belles traditions, sans lesquelles n'est aucunement possible d'ouvrer en Poesie, que non pas qu'elles demeurassent cachees pour la sugetion de deux ou trois endroiz, combien qu'ilz ne soint du tout inutiles : Car si le Lecteur est de bon jugement, il en pourra bien faire son profit en notre Francois mesme. Ce mien labeur de pieca entrepris,et quelque temps intermis, a eté par moi nagueres repris et achevé. Et sur le point de le mettre en evidence, votre humanité singuliere, noble seigneur, et le plaisir que vous prenez es choses qui concernent l'anoblissement et decoration de l'esprit, selon le loisir que vous ottroient les negoces civilz, et urgens exercices de votre juridiction, m'ont donné l'avis, confermé le propos, et augmenté le courage de le vous addresser et dedier. Puis le vrai point qui m'asseure qu'il sera de vous favorablement receu, est que l'invention provient d'un auteur lequel par sus tous a ecrit exactement, et excellé en brieveté sentencieuse, comme votre parfaict jugement pourra congnoitre.
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