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"Eclairage" intertextuel sur la Deffence de Du Bellay : trois préfaces d'Etienne Dolet
extraites de La Manière de Bien traduire d'une langue en aultre (1540), de La Parfaicte Amye d'Antoine Heroet (1542), et des Lettres Familiaires de Marc Tulle Cicero (1542)





"ESTIENNE DOLET A Monseigneur de Langei", dans LA MANIERE DE BIEN TRADUIRE D'UNE LANGUE EN AULTRE. D'advantage. De la punctuation de la langue Francoyse. Plus. Des accents d'ycelle. Le tout faict par Estienne Dolet natif d'Orleans. A Lyon, chés Dolet mesme. 1540.
ff. a2r°-a3v°

D'après l'exemplaire de la BNF : X-2447

ESTIENNE DOLET A
Monseigneur de Langei humble
salut, et recongnoissance
de sa liberalité en-
vers luy.



JE n'ignore pas (Seigneur par gloire immortel) que plusieurs ne s'esbaissent grandement de veoir sortir de moy ce present Oeuvre : attendu que par le passé j'ay faict, et fais encores maintenant profession totalle de la langue Latine. Mais à cecy je donne deux raisons. L'une, que mon affection est telle envers l'honneur de mon pais, que je veulx touver tout moyen de l'illustrer. Et ne le puis myeulx faire, que de celebrer sa langue, comme on faict Grecs, et Romains la leur. L'aultre raison est, que non sans exemple de plusieurs je m'addonne à ceste exercitation. Quant aux Antiques tant Grecs, que Latins, ilz n'ont pas prins aultre instrument de leur eloquence, que la langue maternelle. De la Grece seront pour tesmoings Demosthene, Aristote, Platon, Isocrate, Thucydide, Herodote, Homere. Et des Latins je produis Ciceron, Caesar, Salluste, Virgille, Ovide. Lesquels n'ont delaissé leur langue, pour estre renommés en une aultre. Et on mesprisé toute aultre : sinon qu'aulcuns des Latins ont apprins la Grecque, affin de scavoir les arts, et disciplines traictées par les Autheurs d'ycelle. Quant aut modernes, semblable chose que moy a faict Leonard Aretin, Sannazare, Petracque, Bembe (ceulx là Italiens) et en France Budée, Fabri, Bouille, et maistre Jacques Sylvius. Doncques non sans l'exemple de plusieurs excellens personnages j'entreprends ce Labeur. Lequel (Seigneur plein de bon jugement) tu recepvras non comme parfaict en la demonstration de nostre langue, mais seulement comme ung commencement d'ycelle. Car je scay, que quand on voulut reduire la langue Grecque, et Latine en art, cela ne fut absolu par ung homme, mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la langue Francoyse : et peu à peu par le moyen, et travail des gens doctes elle pourra estre reduicte en telle perfection, que les langues dessus dictes. A ceste cause (Seigneur tout humain) je te requiers de prendre ce mien labeur en gré, et s'il ne reforme totallement nostre langue, pour le moyns pense, que c'est commencement, qui pourra parvenir à fin telle, que les estrangiers ne nous appelleront plus Barbares. Te soubvienne aussi en cest endroict, qu'il est bien difficille, qu'une chose soit inventée, et parfaicte tout à ung coup. Parquoy tu te doibs contenter de mon invention, et en attendre ou par moy, ou par aultres la parfection avec le temps. Joinct aussi, qu'en choses grandes, et difficilles le vouloir doibt estre asses.* Je laisse ce propos, et te veulx dire ce, qui m'a esmeu de te dedier ce Livre. Certes l'opinion, et estime grande, que j'ay de ton scavoir, eloquence, et jugement en tout esmerveillable, m'a induict à ce faire, aultant ou plus, que l'humanité, et liberalité, de laquelle tu uses de jour en jour de plus en plus en mon endroict : et ce sans aulcun mien merite : car de te faire aulcun service meritant telle amour, que me la portes, et monstres par effect, cela est hors totallement de mon pouvoir. Toutesfoys pour suppliment du pouvoir la voulunté te doibt satisfaire : laquelle est telle, que sans exception d'aulcun Humain je te revere, comme ung Demidieu habitant en ces lieux terrestres, et estincellant de tous costés par une lumiere de vertus à toy seul octroiées par l'Omnipotent : Omnipotent envers toy prodigue de ses graces, si jamais il en eslargist à aulcune sienne creature? Et qui est celuy, qui puisse à mon dict contreidre, s'il a congnoissance de tes faicts? Nul ne doubte de la bonté de ta nature. Chascun se sent de ta munificence. Toutes Nations estranges ne preferent aulcun à toy, touchant l'art militaire, et conduicte de guerre? Quant à la politique, et gouvernement equitable d'ung pais, le Piedmont en donnera tesmoignage : en laquelle Province tu es à present gouverneur soubs l'autorité du Roy, qui t'a esleu à ceste charge, comme personne idoine à touts faicts de grand conseil, et prudence. Croy (seigneur le premier des Humains) que je suis l'homme le moins admirant les hommes sans raison, et cause vehemennt : mais tes vertus, et parfections infinies m'ont ravy jusques à là, que sur touts je t'adore : et ceste affection, la Posterité n'ignorera, si mes Oeuvres meritent immortalité de nom. Icy feray fin de mon epistre, te priant derechef avoir ce mien Livre pour aggreable. De Lyon ce dernier jour de May, Mil cinq cents quarante.**


* Dans cette première partie de l'épître, les points de rencontre avec la Deffence sont des plus nombreux : l'argument patriotique se retrouve dans l'épître au Cardinal Du Bellay :"A l'entreprise de laquele [La Deffence] ne m'a induyt, que l'affection naturelle envers ma Patrie..."(Deffence, ed. Monferran, Droz, p.68) ; la volonté d'"illustrer" la langue française, mise en avant par Dolet, structure l'ensemble de la Deffence ; l'argument d'autorité gréco-latin rappelle fortement certains développements, par exemple, des chapitres I, 7, (ed. Monferran, pp.91-92), I, 12 (éd. Monferran, p.115) et II, 12 (ed. Monferran, pp.171-178) ; la mobilisation des lettrés italiens et français contemporains sera clairement reprise à la toute fin de l'oeuvre (II, 12, ed. Monferran pp.176-178), ainsi Du Bellay citera à son tour : Pétrarque, Bembo et Budé ; à ce dernière intertexte se joint l'utilisation de la liste qu'emploiera lui aussi Du Bellay ; le refus d'être considéré comme "Barbares" sera évidemment considérablement amplifié de la fin du chapitre I, 1 à la fin du chapitre I, 3 (ed. Monferran pp. 79-85) ; et enfin, Dolet et Du Bellay insistent tous deux sur le rôle novateur de leur oeuvre qui prône un avenir faste pour une langue française renouvelée (Deffence, début du chapitre II, 9, p.157, ou encore la Conclusion, p.179-180).
**Dolet deffendra les mêmes positions avec des termes similaires deux ans plus tard dans la préface de son édition de L'AMIE DE COURT. Nouvellement inventée par le Seigneur de la Borderie. A Lyon, Chés Estienne Dolet. 1542. : "Le tout [la publication de l'Amie de Court suivie, "dedans ung moys", de La parfaicte amye d'Heroet] pour te recréer et pour manifester de plus en plus l'eloquence de nostre langue, affin qu'on congnoisse que le Françoys n'est plus barbare en parler ny plus lourd en inventions d'esprit que toute aultre nation" (cité d'après Etienne Dolet, Préfaces françaises (textes établis,..., par Claude Longeon), Genève, Droz, 1979, p.125)



"Estienne Dolet au Lecteur", dans LES EPISTRES FAMILIAIRES DE Marc Tulle Cicero, pere d'eloquance Latine. Nouvellement traduictes de Latin en Francoys par Estienne Dolet natif d'Orleans., A LYON, Chés Estienne Dolet. 1542.
ff. A2r°-A3v°

D'après l'exemplaire de la BM de Lyon : Rés 318287


ESTIENNE
DOLET AU
Lecteur Salut.



TANT est mon propos certain, et ferme (o Lecteur) quand j'entreprends quelcque chose honneste, et vertueuse, que pour chose quelconque (soit adverse, ou prospere) je ne me destourne facilement (et moins, que tout Humain) de ma premiere entreprinse. Quant à ycelle, qui peult servir ici à mon propos, elle est telle, que si j'ay travaillé pour acquerir los, et bruict en la langue Latine, je ne me veulx efforcer moins (et ce pour plaisir, sans m'abastardir de l'aultre) à me faire renommer en la mienne maternelle Francoyse. Ce poursuivant, je ne pretends seulement produire ce, qui entierement est sorty de moy (comme desja on a veu par troys Traictés de mon Orateur Francoys : et comme on le voirra entier au commencement du grand Dictionnaire vulgaire, que bien tost imprimeroy, comme aussi on voirra aux Tusculanes de Cicero, par moy traduictes) mais pareillement touts aultres bons livres, que congnoistray sortir de bonne forge, Latine, ou Italienne : soient Autheurs antiques, ou modernes : naifs, ou translatés. De ce mien vouloir sera tesmoing ce present Oeuvre de Cicero depuis quelcque temps par moy traduict en nostre langue. Lequel Oeuvre je n'ignore pas avoir aultre foys este imprimé soubs aultre traduction. Mais scais tu quelle ? certainement faicte en despit des Muses Latines, et Francoyses : car oultre ce, que le langaige n'en vault rien du tout, le gentil traducteur premier a si bien corrompu le sens, qu'il fauldroit ung Apollo, pour deviner ce, qu'il veut dire. Qui est chose par trop contraire à la divine facilité, er perspicuité de Cicero. Je croy, que le trouveras ung petit myeuls accoustré. Ly, et puis tu en jugeras plus seurement. Et te garde de tomber en la resverie, et cacquet importun d'aulcuns sots, qui disent la traduction de ces Epistres estre de nul effect, et sans proffit. Lesquelz pauvres gens morfondus de cerveau se mescontent en cela, car pour le moyns la jeunesse Francoyse y peult profiter conferant sa langue avec la Latine.* Et pour parler plus hault, j'ose affermer, que sans l'intelligence des Epistres familiaires il est impossible de bien entendre les autres Oeuvres de Cicero, quant au sens, et plusieurs histoires, qui y sont.** Mais si ces maistres reverends sont des braves, et ne voulent crocquer que Latin, je ne trouve cela que bon, moyennant que par semblable modestie ilz se deportent de mesdire de chose, qu'ilz n'entendent pas bien, et refrenent leur sot langage en cas louables, et vertueux.
Au demeurant, je te veulx advertir, que la langue Francoyse n'est si copieuse, qu'elle puisse exprimer beaucoup de choses en telle briefveté, que la Latine. Parquoy si quelcque foys j'use de circonlocutions commodes, tu ne le trouveras estrange, puis qu'aultrement ne se peult faire. Ce qui advient pour la diversité des langues : car ce, que l'une exprimer en ung mot, l'aultre l'exprime en plusieurs. Et ce que icelle a en plusieurs, l'autre l'a en ung. En qoy il fault avoir raison de la phrase, et proprieté de chasque langue, pour se trouver excellent interpreteur, et parfaict.
D'avantage si en ce livre tu trouves quelcques mots d'antiquité, comme auspices, augures, sesterces, terunces, comices, Calendes, Ides, Nones, Consuls, Questeurs, Preteurs, Dictateurs, Tribunes, AEdiles, et plusieurs aultres dictions du siecle Rommain, garde toy de les vouloir reprendre, ou rejecter : car cela seroit confondre la venerable antiquité. Qui plus est, ilz ne se peuvent aultrement traduite en nostre langue. Et si tu ne veulx scavoir, et entendre la signification, il te faut avoir recours aux Autheurs Latins, ou Francoys, qui expliquent telz termes. Et faisant ton debvoir de lire, et entendre, tu n'ignoreras rien de touts ces mots antiques. Qui est ung des principauls poincts, qui te conduira à la vraye intelligence des bons Autheurs de la langue Latine, si tu y adjoustes la congnoissance des Magistrats, des offices publicques, de la creation, et function d'iceulx, de l'ordre des Juges, Senateurs, et Preteurs. Et generalement de tout ce, qui esclercist le sens des histoires. Adiue Lecteur. De Lyon ce premier jour de Mars 1542.


* "[...]conferant sa langue avec la Latine." : autrement dit, comparant la langue française avec la langue latine. Nous retrouvons donc ici la thématique de l'enrichissement de la langue "vulgaire" par et grâce au latin.
** "sans l'intelligence des Epistres familiaires[...]" : deuxiéme aspect positif de la traduction, la diffusion du savoir et des connaissances. Du Bellay dira lui aussi que la traduction est "fort utile pour instruyre les ingnorans des Langues etrangeres en la congnoissance des choses[...]" (Deffence, I, 5, ed. Monferran, Droz, pp.88-89), ou, en parlant de "l'Invention", que "les fideles Traducteurs peuvent grandement servir, et soulaiger ceux, qui n'ont le moyen Unique de vacquer aux Langues estrangeres." (Deffence, I, 5, ed. Monferran, Droz, p.86). Précisons tout de même que pour Du Bellay la traduction reste "insuffisante pour donner à la nostre [langue] ceste perfection, et comme font les Peintres à leurs Tableaux ceste derniere main, que nous desirons."(Deffence, I, 5, ed. Monferran, Droz, p.89)



"Estienne Dolet au Lecteur Françoys", dans LA PARFAICTE AMYE. Nouvellement composée par Antoine Heroet, dict la Maison neufve. Avec plusieurs aultres compositions dudict Autheur., A LYON, Chés Estienne Dolet. 1542.
ff. A2r°-v°

D'après Etienne Dolet, Préfaces françaises (textes établis,..., par Claude Longeon), Genève, Droz, 1979, p.127-130


ESTIENNE DOLET
AU LECTEUR FRANCOYS
S.


Si tu as leu quelcque foys mes oeuvres Françoyses et mesmement aulcunes Epistres, lesquelles j'ay premises à certains livres par moy imprimés, tu ne peulx ignorer mon vouloir estre tel que je ne cherche que les moyens de mettre nostre langue en tel degré qu'on la puisse d'oresnavant aultant estimer (et ce à la verité) que plusieurs aultres non tant riches en eloquence qu'ycelle. Pour parvenir à mon intention, je ne me contente de ce que je puis faire de ma part, mais je repçoy de bien bon cueur les oeuvres de plusieurs gens sçavant de nostre siecle : et les mects certes en lumiere de non moindre affection (diray-je, plus curieusement ?) que les myennes propres. Comme prochainement j'ai faict toutes les oeuvres de Marot (Poëte de facilité et grace tant singulire, que tousjours laisse ung desir de soy) et dernierement l'Amye de court, faicte par la Borderie. Maintenant je t'en produis ung d'une aultre estoffe : c'est à dire plus haultain et de discours plus grave, comme bien congnoistras en le lysant diligemment. Or commence doncq'à entendre que nostre langue est en telz termes que desja on ne la peult appeller barbare, mais plus tost esgale aux antiques, quant à louange d'eloquence. Et si Dieu permect et veult par sa grace qu'elle vienne en tel accroissement que le commencement en est, je puis dire que jamais la Grecque ny la Latine ne furent en telle perfection que lon voyrra en brief estre la Françoyse : de sorte que si rien luy default, ce sera argument et matiere competente de soy exercer et dilater, comme pour ce faire ont heu les Grecz et Rommains ung Senat plein de liberté, où tout honneur estoit proposé aux eloquents. Voyla doncq' mon intention. Ly maintenant, pour congnoistre l'excellence de cest Oeuvre.
De lyon, ce premier de Juing. 1542.

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