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Les Hymnes de 1537 de Jean Salmon Macrin. Edition, traduction, commentaire
GUILLET LABURTHE Suzanne, Les Hymnes de 1537 de Jean Salmon Macrin. Edition, traduction, commentaire, Thèse de doctorat, Etudes latines, Paris Sorbonne - Paris 4, 2007
Résumé
Jean Salmon Macrin (1490-1557), poète néo-latin originaire de la ville de Loudun, valet de chambre du roi François Ier aux côtés de Clément Marot, fut considéré de son vivant comme le plus grand poète lyrique après Horace.
Nous proposons ici l’édition, la traduction et le commentaire des Hymnes de 1537, un recueil charnière dans sa carrière littéraire, qui marque le retour à une piété plus ardente et plus intimiste, témoigne d’un approfondissement de la veine familiale et réalise l’alliance du lyrisme profane et d’une pensée érasmienne. Le lecteur trouvera dans ces pièces de circonstance, odes auliques, méditations spirituelles, éloges des grands hommes de lettres, hymnes à Dieu, à la Vierge et aux saints, odes domestiques et autobiographiques, l’harmonieuse union de l’érudition, de la virtuosité métrique, d’une rhétorique affective et d’un idéal de la sincérité.
Position de thèse
Le poète néo-latin Jean Salmon Macrin (1490-1557), originaire de la ville de Loudun, valet de chambre du roi François Ier en même temps que Clément Marot, partagea sa vie entre la cour et sa ville natale, où il épousa à trente-huit ans la jeune Guillonne Boursault, surnommée Gélonis, la rieuse. Sa production poétique fut colossale et d’une grande variété : près de seize recueils rassemblant élégies, odes, hymnes, épigrammes, mélangeant des épîtres à ses amis, des pièces encomiastiques, des poèmes religieux et des poèmes sur sa vie familiale et conjugale. Ses talents furent reconnus et applaudis de son vivant, il fut considéré comme le premier des poètes lyriques après Horace. Notre thèse porte sur les Hymnes de 1537, un recueil de poésies de circonstance, comportant près de 7000 vers, qui marque un revirement du poète vers une poésie plus religieuse, mais aussi plus intimiste et plus autobiographique.
Notre thèse comporte deux volumes :
-le premier propose le texte latin, assorti d’une traduction et d’une annotation, qui relève les sources structurelles et élucide toutes les allusions historiques, mythologiques, littéraires.
-le second propose un commentaire poétique du recueil en quatre parties.
Première partie : présentation générale du recueil.
Cette partie retrace tout d’abord l’histoire du texte des Hymnes de 1537 : rédaction, choix du dédicataire, choix de l’éditeur, impression. Elle présente ensuite le projet spirituel de Macrin à travers des textes programmatiques et s’intéresse aux causes, à l’étendue et aux limites du retour du poète à Muse Chrétienne. Elle montre comment ce projet spirituel s’associe au choix d’une esthétique horatienne de la variété, qui s’infléchit au contact des réflexions contemporaines sur l’art de la silve. Elle examine enfin comment, grâce à la dispositio des pièces, à la récurrence de certains motifs, ou à la permanence du point de vue subjectif, le poète parvient à conférer une réelle homogénéité au recueil, en dépit de sa variété
Deuxième Partie : La lyre et l’encensoir. Etude de la poésie religieuse.
Nous avons montré que la lyre chrétienne, étonnamment multiforme, tenta d’abord de suivre la voie de l’hymnographie. Macrin s’abreuva tour à tour aux sources nombreuses que lui avaient léguées la tradition des Psaumes, celle de l’Antiquité païenne, du Moyen-Age, de la Renaissance, avide d’explorer toutes les articulations possibles de l’éloquence païenne et de l’éloquence chrétienne, contaminant la phraséologie liturgique, usée et desséchée, avec les accents intimes et universels du lyrisme davidique. Hymnes à Dieu, à la Vierge et aux martyrs et aux saints, prières pour les Heures : il multiplia non seulement les sujets, mais aussi les formes et les tonalités, composant tantôt des pièces vives et alertes, bien adaptées à l’expression de la liesse communautaire et exprimant l’orthodoxie de l’église catholique, tantôt des pièces plus intimes et plus recueillies, affichant un idéal de sobriété et d’humilité. C’est entre ces deux extrêmes que Macrin semble avoir cherché à définir son idéal stylistique d’hymnographe chrétien : entre les excès des parures d’une éloquence trop raffinée ou de l’ornatus mythologique, et une terne sobriété qui ne saurait satisfaire aux impératifs de la louange du divin. Cette quête esthétique, dont semble témoigner l’écriture des Hymnes, conduisit tout naturellement Macrin à paraphraser les psaumes : l’éloquence de David, qui associait sublime et simplicité, accents intimes et résonances universelles, n’était-elle pas un modèle parfait de cet idéal stylistique dont Macrin tentait de dessiner les linéaments ? Macrin fut ainsi un maillon important dans la vogue psalmiste de la première moitié du siècle. Comme ses contemporains (François Bonade, Cornélius Musius, et Clément Marot), il comprit la richesse du lyrisme davidique, adapté à toutes les situations de la vie. Ses paraphrases, dont nous avons proposé une étude stylistique attentive et précise, témoignent d’une soumission scrupuleuse à leur modèle : le poète, renonçant à ses talents d’inventeur, reste au plus près du verbe divin, autant du moins que le lui permet le carcan de la métrique. Mais il semble que le poète se sentit bridé dans cette entreprise, qui exigeait de lui un abandon complet au logos, comme il l’avoue dans le recueil des Septem Psalmi en 1538. Le poète préféra alors recourir à un mode d’écriture différent, affranchi des topoi de la louange de Dieu. Les Hymnes comportent un grand nombre d’odes éthico-chrétiennes, sortes de méditations spirituelles dans lesquelles Macrin, en toute liberté, aborde tous les aspects de la vie intérieure du chrétien. Ce cadre plus souple, propre à l’expression d’une piété plus intériorisée et d’une foi profonde, accueillant un évangélisme proche de celui que développe Erasme en ce début de siècle, déploie une véritable rhétorique de la catéchèse, fondée sur le
primat des affects.
La lyre chrétienne, sans marque confessionnelle univoque en ces années où le divorce n’est pas encore consommé, laisse concerter, dans une heureuse et possible contiguïté, le chant d’un poète catholique encore attaché la tradition hymnographique, et la voix d’un poète attiré par l’évangélisme.
Troisième partie. La lyre et les lys. Etude de la poésie aulique.
Notre étude de la poésie aulique nous a permis de relever les tensions et contradictions qui sous-tendaient l’écriture du recueil. Si Macrin ne se veut pas théoricien politique, ni historiographe du roi, s’il affiche des positions anti-bellicistes que lui dictent son christianisme et son adhésion à l’image érasmienne du bon Prince, son statut de poète officiel et de valet de chambre l’obligea toutefois à remplir les devoirs de laudateur du pouvoir : il lui revient de recenser les événements dignes de mémoire, qui contribuent à la glorification du monarque et des grands, il se doit d’encenser les victoires du roi. Comment sut-il par ailleurs frayer avec cette Muse publicitaire, sans compromettre son idéal de sincérité et d’humilité ? Loin de nous de prétendre que toutes ces contradictions ont été résolues, ni que le recueil se signale par sa cohérence politique et éthique. Mais il apparaît avec évidence, dans son économie générale, que le poète loudunais s’est efforcé d’établir de constants réajustements et de manifester sa désapprobation de la politique extérieure officielle du roi, au moins aussi souvent qu’il fut amené à la louer dans des odes martiales ou triomphales. Le sens du politique dans les Hymnes de 1537 n’est pas à trouver individuellement dans telle ou telle pièce, mais dans le message qui apparaît à la lecture de l’ensemble du recueil. Très attaché à sa fonction de poète officiel qu’il remplit talentueusement – fonction qui est pour lui source de revenus, mais aussi de gloire personnelle – Macrin en use cependant avec liberté. S’il met
en œuvre toutes les ressources de la poésie lyrique triomphale (pindarique et horatienne), s’il s’autorise quelques élans épiques par lesquels il se targue de surpasser Horace, il prend garde que cette trompette triomphale n’épande trop loin ses échos et n’aille couvrir les notes plus discrètes, qui travaillent à construire une vision plus dysphorique du pouvoir et de la guerre : emprunts aux psaumes davidiques, à leur humilité première et à leurs actions de grâces à Dieu, seul responsable de la victoire, apologie de la paix, critiques ouvertes de la guerre (et surtout de la guerre entre chrétiens) dans des épîtres adressées à ses amis, qui révéleront au roi les failles de son action politique et les dangers de la présomption, éloge du Prince chrétien idéal, à l’aune duquel François Ier sera implicitement invité à redéfinir son rôle. Le discours triomphaliste et guerrier, qui soulève un temps l’esprit du poète exalté, est ainsi contrebalancé par le discours chrétien et pacifique, qui rabat les prétentions du souverain et du poète célébrant. Si Macrin s’adonne un temps à la Muse publicitaire, il déconstruit en un autre temps l’illusion épidictique : il n’appartient pas aux hommes de juger les rois, mais seulement à Dieu ; il n’appartient pas au roi d’être loué, mais seulement à Dieu. Macrin est en cela assez proche de Marot, qui s’était voulu poète dégagé de toute entrave, poète politique dans textes autobiographiques plus qu’officiels, préservant ainsi sa liberté de conscience, chantre de la paix, critique pertinent et souvent ironique du pouvoir royal, accoucheur enfin d’une figure christique du Prince.
Cette liberté de parole que le poète loudunais s’octroie à l’égard de la politique de son Prince, sous-tend aussi sa pratique de l’éloge des grands et des mécènes. S’il n’hésite pas à reprendre nombre de lieux communs de l’épidictique, rappelant l’éternité promise par les Muses aux grands hommes et la gloire qui rejaillit sur le poète laudateur lui-même, il sut assouplir une tradition ancienne et l’adapter à son propre èthos de poète chrétien et de poète médiocre. Il manifesta, dans de nombreuses pièces programmatiques, son désir de limiter l’élan de sa Muse et de promouvoir une épidictique de style moyen, qui tienne compte des mérites réels de la personne à louer et de ses propres forces, qui renonce aux dithyrambes grandiloquents qu’il n’affectionne guère. Cet art de la « louange modeste » se marie avec la volonté d’introduire des notations personnelles ou réalistes dans les pièces de mécénat : refusant l’hypocrisie du flagorneur et de la poésie d’apparat, Macrin n’hésite pas à rappeler que ses vers ont une dimension pragmatique et à mendier de ses mécènes quelques subsides. L’ode encomiastique intègre ainsi des motifs matérialistes ou des allusions autobiographiques, habituellement réservés à l’épître familière. Cette franchise de ton et cette lumière jetée sur le substrat économique de la relation de mécénat sont les éléments les plus originaux de la poésie épidictique de Macrin.
Quatrième partie. La lyre et les lares. Etude de la poésie conjugale et familiale.
A la table des grands, à la fatigue des voyages imposés par les déplacements de la cour, à l’agitation d’une foule soucieuse de quérir honneurs et gloire, Macrin oppose la douceur de vivre dans sa retraite campagnarde de Saint-Laon, auprès de son épouse et de ses enfants. Cet attachement à son foyer loudunais fut sans doute l’occasion des pièces les plus belles et les plus émouvantes du recueil. N’ayant plus à se frayer un chemin parmi les parures clinquantes de l’épidictique, il trouva, dans la peinture de sa vie conjugale et familiale, un thème parfaitement approprié à l’ambition modeste de sa lyre et à son èthos de poète chrétien. Le recueil des Hymnes met en scène les derniers adieux du poète aux motifs élégiaques, érotiques et mythologiques qui avaient fait la saveur du lyrisme conjugal des années 1528- 1530 : les baisers d’antan se font regretter ; le poète est moins soumis à l’empire de sa maîtresse qu’à celui de son travail ; le cadre poétique de l’union amoureuse, vidé de ses créatures mythologiques et rustiques, se métamorphose en une nature tempérée, propre à métaphoriser l’accalmie de la fièvre amoureuse. Sur les ruines de cette poésie érotique émerge une image totalement nouvelle du couple, dont le Loudunais multipliera les prolongements jusqu’à son dernier recueil, les Nénies : celle d’un couple chrétien, harmonieux et consensuel, réuni par une même piété, partageant, dans une forte cohésion, moments heureux ou malheureux de la vie de famille. Tandis que l’épouse est invitée à se conformer à l’image de la femme chrétienne, telle qu’Erasme ou Vivès en ont dressé le portrait idéal, le poète endosse volontiers la persona de l’époux chrétien et se dépeint dans son rôle de tuteur. A la désagrégation du couple élégiaque sans cesse désuni, le poète parvient ainsi à opposer une image nouvelle de la concorde conjugale.
La poésie de l’enfance acquiert une place d’honneur dans le recueil de 1537. Ces pièces de circonstance, écrites majoritairement à l’occasion de la naissance, de la maladie, ou de la disparition d’un enfant, couronnes de vers tressés autour des prénoms des enfants chéris, Hélène et Honorat, Suzanne, Charles, Marie et le petit Théophile, sont l’occasion d’une invention très personnelle. Macrin y éprouve la force et les limites des topoi véhiculés par une longue tradition : un travail poétique subtil, une savante superposition de différentes strates intertextuelles, un jeu sur la multiplicité des sens, tentent de les revivifier pour les rendre aptes à évoquer la force, la complexité et la richesse du sentiment paternel, à cristalliser précieusement et fidèlement toute l’intensité d’une expérience réellement vécue, sans en rogner les reliefs les plus saillants. Macrin a transmué des motifs empruntés à Pontano en une poésie nouvelle et singulière, moins esthétisante et plus réaliste, une poésie qui s’attache aussi à dire humblement les émois d’un père ou les charmes suaves et complexes de la petite enfance, mais sans chercher à en faire une œuvre musicale à manière des Nénies du poète napolitain. L’importance du substrat autobiographique explique aussi la difficulté du poète à assimiler fructueusement la topique consolatoire, antique ou chrétienne : le Loudunais peine à trouver chez ses devanciers un modèle qui ne soit pas frappé d’inanité devant la violence de son deuil personnel. La seule consolation véritable, « dulce solatiolum », comme lui-même le dit, est sans doute le repli sur le doux spectacle du cocon familial et de ses membres encore en vie, ces petits enfants dont le poète excelle, avec un plaisir et un amour que dévoile l’écriture, à peindre les mimiques et les attitudes. En cela réside la modernité du recueil des Hymnes.
Si la lyrique amoureuse des recueils de 1528-1531 avaient permis de voir Macrin un émule talentueux des néo-latins italiens, de Pontano, Marulle et Politien, les recueils de 1537, parcourus d’une tonalité plus grave et plus sombre, pieux ouvrage d’un auteur chrétien à l’écoute de son temps et de sa vie intérieure, invitent plutôt à rapprocher le Loudunais de ses contemporains, Erasme et Marot : l’œuvre est pour lui, comme pour eux, témoignage et miroir de soi, voix et présence du locuteur, inscription dans le texte d’une subjectivité qui réagit librement et chrétiennement à l’histoire du monde. Sur les conventions de la poésie lyrique, sur une topique souvent très codifiée, Macrin sut, dans les Hymnes de 1537, greffer une pensée personnelle, parler de soi-même et du monde, sans exubérance, mais avec franchise, indignation, tendresse, passion ou désespoir.
Mise en ligne : 08/11/07
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