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Etienne Dolet ou la couronne d'Hercule : édition, traduction et étude littéraire des Carmina (1538)
LANGLOIS-PEZERET Catherine, Etienne Dolet ou la couronne d'Hercule : édition, traduction et étude littéraire des Carmina (1538) , Thèse de doctorat : Etudes latines : Paris Sorbonne - Paris 4 : 2006, 2 vol., 946 f.
Résumé
Etienne Dolet (1508-1546), bien connu pour sa mort tragique sur le bûcher, est aussi un intellectuel et un poète néo-latin. Après ses célèbres Commentaires de la langue latine, il publia un recueil d¤épigrammes intitulé Carmina en 1538, pièces de circonstance aux sujets les plus divers. Adepte d¤un genre mineur et partisan d¤une métrique souple, Dolet n¤oublie pas, en humaniste civique, de doter sa plume d¤une mission politique, vengeresse ou moralisatrice. Cicéronianiste patenté, il se révèle assez libre dans le domaine de l¤imitation, tout comme dans son traitement de l¤épigramme, qui oscille entre tradition et innovation. Ses poèmes, ainsi que deux recueils ultérieurs, le Genethliacum Claudii Doleti (1539) et les Francisci Valesii Gallorum Regis Fata (1539), reflètent l¤attirance de leur auteur pour différentes mouvances philosophiques mais semblent surtout témoigner de l¤influence du libre-penseur Pomponazzi.
Position de thèse
Etienne Dolet (1508-1546) est surtout connu aujourd’hui pour son trépas tragique sur le bûcher. Après le traditionnel voyage en Italie (1526-1530), où il suivit des cours de rhétorique à l’Université de Padoue, puis une expérience de secrétaire d’ambassade auprès de Jean de Langeac (1530-1532), il fut poussé par ce dernier à entreprendre des études de droit à l’Université de Toulouse (1532-1534). L’Orléanais ne termina pas ces études car, après avoir prononcé deux discours aux accents cicéroniens contre le Parlement de Toulouse et son intolérance (Orationes duae in Tholosam), il fut emprisonné et dut ensuite quitter la ville. C’est à cette date qu’il élut domicile à Lyon ; en même temps qu’il corrigeait des épreuves chez le célèbre imprimeur Sébastien Gryphe, il édita une somme érudite sur le lexique cicéronien, les Commentaires de la Langue latine (1536-1538). Après avoir obtenu du roi François 1er un privilège général pour dix ans, il acquit ses propres presses en même temps qu’il composait ses premières poésies : les Carmina en 1538, le Genethliacum Claudii Doleti à l’occasion de la naissance de son fils Claude en 1539, les Francisci Valesii Gallorum Regis Fata la même année, deux oeuvres dont il donna la paraphrase en français. A partir de 1542, l’imprimeur se tourna vers des éditions, en français, d’ouvrages le plus souvent d’obédience évangélique. La même année, il commença à connaître quelques déboires, puisque l’Inquisition condamna certaines de ses publications évangéliques, ses Carmina et ses Fata, parce qu’il y aurait évoqué le destin, le fatum, dans un sens païen ; Dolet fut encore poursuivi l’année suivante (1543) pour avoir envoyé à Paris des livres prohibés. Emprisonné en 1544, il fut brûlé sur la place Maubert le 3 août 1546.
Le présent travail porte sur le recueil des Carmina (1538). Dolet y réunit, dans quatre livres comportant cent quatre-vingt-seize épigrammes, des pièces poétiques écrites en 1534 contre Toulouse et les Toulousains, et les complète par de nouveaux poèmes, pièces de circonstance à vocation épidictique, parfois même politique et polémique. Dans le tome I, je propose l’édition du texte, suivie d’une traduction accompagnée de notes qui concernent la prosopographie, la métrique et les sources. Dans le tome II, je m’efforce de dégager les conceptions littéraires et métaphysiques de ce poète méconnu.
On constate ainsi que Dolet offre une conception de la poétique assez analogue à celle de ses contemporains, notamment de Nicolas Bérauld : plus que le résultat d’un ingenium particulier, la poésie dépend, à ses yeux, de l’ars ; l’humaniste suit la veine de la poésie alexandrine : ses créations sont le fruit d’un travail minutieux et la métrique sophistiquée qu’il pratique assez souvent en constitue une preuve incontestable ; comme ses contemporains (Macrin, Bourbon, Visagier), il affirme aussi sans cesse son choix d’un genre mineur tout en simplicité, même s’il dément parfois ces recusationes par des affirmations orgueilleuses ou se laisse tenter, un moment, par des accents épiques. L’Orléanais ne se contente pas de voir en son oeuvre un bel objet ciselé ; fidèle au rôle d’humaniste civique qu’il a endossé dès l’époque toulousaine, il nourrit pour ses travaux poétiques une ambition idéologique puisqu’il y traite de la condition du poète, de sa supériorité sur les autres hommes, de la polémique franco- italienne ; il évoque aussi les guerres d’Italie, stigmatise la politique de Charles Quint ou du Pape Paul III ; il n’hésite pas à emprunter la voie de l’invective dans sa satire des Toulousains qui l’ont forcé à quitter la cité palladienne en 1534.
Etienne Dolet est aussi très réputé pour sa prise de position véhémente contre Erasme en matière de style. Dans son Ciceronianus (1528), le savant hollandais caricaturait, à travers la figure de « Nosopon », les partisans de l’imitation cicéronienne, dépeints comme des maniaques occupés à singer la manière d’écrire de l’Arpinate ; en 1535, Dolet lui répliqua dans son Erasmianus en l’insultant copieusement. En théorie, Dolet considère que Cicéron est bien le modèle stylistique à choisir et à suivre ; mais il faut aussi adopter son èthos d’écrivain au service de la cité, se faire ainsi totalement cicéronien. L’humaniste applique ces principes en de nombreux endroits des Carmina, dans le choix du vocabulaire et des thèmes, dans la démarche intellectuelle, souvent engagée, qu’il adopte. Mais l’Orléanais n’est pas pour autant Nosopon : moins extrémiste qu’on l’a souvent dit, il pratique une imitation éclairée, n’hésitant pas à butiner parmi les Elégiaques latins et chez ses contemporains quand la circonstance ou le sujet du poème le requièrent. Aussi Dolet s’avère-t-il plutôt un « cicéronien souple » (C. Mouchel), dont la pratique stylistique semble parfois se rapprocher des frontières bien mouvantes de l’éclectisme.
Dans le domaine de l’épigramme, Dolet oscille entre tradition et innovation. Le poète revient à la fonction épigraphique de l’épigramme dans les pièces funéraires qui composent tout le livre IV des Carmina. Il se nourrit ailleurs des deux modèles majeurs de la Renaissance, Catulle et Martial ; la première Renaissance s’était délectée de la suavitas du Véronais tandis que les théoriciens et écrivains de la seconde, dont Jules-César Scaliger constitue l’illustration, commençaient à lui préférer Martial pour son mordant ; Dolet se situe au confluent de ces deux modes : il reprend les thèmes catulliens les plus en vogue tout en montrant sa maîtrise de l’epigramma duplex, cher au poète de Bilbilis, dans un échantillon de poèmes. Dolet développe aussi des formes poétiques et des thématiques propres à la Renaissance, telles que l’hydropyrique, la poétique du bel objet, la coloration autobiographique du recueil tout entier. En revanche, certains choix atypiques semblent traduire une tentation pour l’innovation, ou même la licence poétique ; ainsi, Dolet omet certains aspects typiques de l’écriture épigrammatique, telle qu’on la connaissait par l’Anthologie de Planude : son recueil ne possède pas de cycle érotique ; ses épigrammes sont le plus souvent longues ; aussi certaines de ses pièces ressemblent-elles plutôt, par leur thème et par leur forme, à des odes à la manière d’Horace, poète lui aussi très en vogue et dont la métrique éolienne était bien connue en France depuis l’édition des Carmina chez Simon de Colines en 1528.
Dolet est mort sur le bûcher, accusé d’hérésie par l’Inquisiteur Mathieu Orry. Ses Carmina permettent aussi de discerner certains aspects de sa métaphysique. Le poète, à la différence de ses contemporains, n’hésite pas à endosser la posture, pourtant suspecte aux yeux des chrétiens, du satiriste, quand il s’en prend aux Toulousains, aux moines, aux médecins, aux débauchés. Par ailleurs on note que seules deux pièces de l’ensemble constituent un corpus chrétien, les prières à la Vierge (III, 34 et 35) : c’est bien peu par rapport à ses contemporains Bourbon ou Macrin. Ces deux pièces contaminent d’ailleurs monde chrétien et monde païen en un subtil jeu d’intertextualité. Du reste, le poète orléanais mêle dans son oeuvre de nombreux courants de pensée : l’épicurisme, quand il doute de l’existence de sensations après la mort -il avait eu un aperçu de cette doctrine en suivant les cours d’Egnazio sur le De Rerum Natura à Venise vers 1530- ; le stoïcisme, puisqu’à ses yeux le Destin régit l’univers et les hommes, et que seuls le travail et la vertu peuvent conférer la liberté en s’opposant à cette puissance supérieure ; le rationalisme, qui transparaît dans son doute affirmé de l’immortalité de l’âme, visible entre autres dans sa quête intense de la gloire ici-bas. Or, à Padoue, Dolet avait certainement eu des échos de l’enseignement du philosophe Pietro Pomponazzi, mort quelques années plus tôt ; ce Padouan, commentateur d’Aristote, avait abordé dans son De immortalitate animae (1516), son De Fato (paru de façon posthume) et son De incantationibus (posthume aussi) des sujets brûlants : il y démontrait par exemple que l’âme est mortelle selon la raison, mais immortelle selon la foi ; que l’efficacité des prières tient surtout à la psychologie des orants et ne tend pas à prouver le charisme des saints ou l’existence de Dieu ; il mêlait aussi dans ses oeuvres différents courants de pensée, P. O. Kristeller a pu parler à son propos de « syncrétisme ». Peut-être est-ce chez lui que Dolet a puisé son propre éclectisme. En outre, certains chercheurs comme M. Pine ou A. Maurer se sont demandé si le Padouan ne pratiquait pas une rhétorique de la dissimulation, en s’appuyant sur le commentaire d’Aristote pour saper les fondements de la foi ; de même, Dolet, sous couvert de cicéronianisme et de pureté stylistique, adopte souvent le vocabulaire et les modes de pensée d’une époque païenne. Plus qu’une imitation des idées, c’est une manière d’être que l’Orléanais semble copier en Pomponazzi.
Ces différentes analyses permettent de montrer que Dolet se laisse guider par un principe majeur, la liberté : liberté du prosateur qui se confronte à la poésie pour y obtenir sa couronne ; liberté du cicéronianiste qui pratique l’éclectisme quand la réalité de la langue et sa variété s’imposent à lui ; liberté de l’épigrammatiste qui préfère traiter d’amitié plutôt que d’amour, en des mètres éoliens plutôt qu’en distiques élégiaques ; liberté du penseur face aux usages et aux dogmes, soucieux de ne pas se laisser contraindre par les habitudes de la majorité et habile créateur d’une littérature affranchie du carcan de la religion. Aussi V.-L. Saulnier avait-il raison d’écrire : « un jour, il faudra faire de cet éveilleur d’esprits l’une des quatre ou cinq figures de proue de toute notre Renaissance ».
Mise en ligne : 03/O7/07
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