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La Fable d'Adonis en France à l'époque moderne (de la seconde moitié du XVIe à la fin du XVIIe siècle)


      BOHNERT Céline, La Fable d'Adonis en France à l'époque moderne (de la seconde moitié du XVIe à la fin du XVIIe siècle), Thèse de doctorat : Littérature française : Paris Sorbonne - Paris 4 : 2006, 965 f.


Résumé      Les fables anciennes sont « le patrimoine des arts ». Au sein de ce petit monde, nous étudions l'invention de la fable d'Adonis à l'époque moderne, entre domaine savant et littérature. Alors que les mythes antiques sont reçus suivant les présupposés de la pensée allégorique, comment l'imaginaire littéraire s'empare-t-il de la fable ? En tenant compte de l'ensemble des genres littéraires et des allusions à la fable, nous examinons d'abord les relais de la culture mythologique. Le mythe, constitué au XVIe siècle en langage crypté où s'imprime le divin, devient par eux fable savante ; ces savoirs, qui de la théologie, puis de la cosmologie, se resserrent vers une anthropologie, posent l'importance des Métamorphoses. Au XVIIe siècle, l'imaginaire littéraire s'empare en retour des Métamorphoses et en infléchit la lecture. La fabrique littéraire de la fable, en effet, est l'atelier d'un filtrage des données savantes. Dans l'imaginaire, la fable est modifiée selon l'importance accordée aux sources anciennes et selon les genres choisis par les auteurs. L'histoire de la fable d'Adonis connaît ainsi trois moments nettement marqués, les remodelages de la fable étant commandés par des types d'invention changeants : poétique et métaphorique au temps de la Pléiade, narratif et allégorique dans les années 1620, lyrique et spectaculaire, enfin, après 1660. L'Adone de Marino joue un rôle essentiel dans l'avènement de ce dernier langage mythologique où se fondent les arts.La fable d'Adonis dans la France moderne n'est ni réductible à une imagerie, ni interprétable comme un mythe. Ni galerie d'images mortes, ni réseau symbolique, elle donne forme à des aspirations profondes, pacifiques et amoureuses, comme elle se prête aux recherches des auteurs sur la Nature, sur l'homme puis sur le coeur humain.

Position de thèse
     Adonis est une figure ancienne dont le culte et les représentations antiques sont bien connues. Le mythe d’Adonis, en effet, a été analysé sous ses différents aspects ethnico-religieux depuis le XIXe siècle par James Frazer et Marcel Détienne notamment . Wahib Atallah, d’autre part, en a montré la prégnance dans la littérature et l’art grecs , tandis qu’Hélène Tuzet, dans une approche comparatiste, a brossé l’histoire de son évolution dans la littérature occidentale . Chacune de ces études travaille sur un récit ou un faisceau de récits donnés pour en analyser la portée symbolique ou la fortune. Notre approche, plus limitée dans le temps et dans son objet, part aussi de plus loin. Nous interrogeons en effet les modalités de l’élaboration littéraire de ce mythe à une époque où la littérature ne se pense pas comme telle. Il ne s’agit donc pas pour nous d’étudier les structures profondes d’un récit qui serait donné comme préalable à l’étude et dont on chercherait les résonances dans les mentalités : ce qui nous occupe, c’est l’invention de ce récit et la formation de ces structures dans les œuvres littéraires. Cette perspective nous semble la plus féconde pour la période moderne et la plus apte à rendre compte des phénomènes qui la caractérisent. Aux XVIe et XVIIe siècles, on le sait, la notion même de mythe n’existe pas. Ce concept suppose en effet l’idée de civilisation et de mentalités, c’est-à-dire un sens relatif de l’histoire, ainsi que l’idée de structures profondes de la psychè humaine, structures établies par la comparaison de civilisations mises sur le même plan, en-dehors de tout jugement axiologique sur la valeur de leurs religions - toutes choses profondément étrangères à la première modernité. Il nous semble même que la notion de mythe littéraire ne peut être appliquée d’emblée au mythe d’Adonis pour l’époque moderne. Ce qui nous gêne ici, ce n’est pas l’anachronisme du concept, opératoire pour des périodes bien plus anciennes - le Moyen Âge invente Tristan et Yseult - ou pour des héros précisément apparus au XVIIe siècle : don Juan est l’une des figures mythiques les plus puissantes de la modernité. Mais il nous semble hâtif de poser cette notion comme préalable à l’enquête. Selon Philippe Sellier, le mythe littéraire se définit par sa profondeur symbolique, nettement structurée dans un « tour d’écrou », et par les interrogations métaphysiques dont il est porteur . Pour le cas précis d’Adonis, dans quelle mesure peut-on parler de saturation symbolique ? Le récit, qui change selon les époques et les auteurs, est-il habité par de telles interrogations ? Nous partons donc des notions de fable et d’allégorie, ces outils propres aux XVIe et XVIIe siècles : en adoptant des notions qui étaient alors celles des auteurs, nous estimons pouvoir suivre au plus près le travail littéraire en respectant sa nature particulière ; c’est seulement une fois ce travail défini qu’il pourra être nommé. On verra alors qu’il ne s’agit pas de mythe littéraire dans le sens que nous venons de redonner, mais, en deçà du mythe, de fable littéraire. On sait en effet que la mythologie antique était reçue selon ces deux catégories de fable et d’allégorie : depuis le Moyen Âge, on supposait les mythes anciens porteurs de vérités de différents ordres dont les récits offraient des figurations sensibles. La notion de fable posait d’emblée le principe d’une double entente : la fiction, le récit faux des amours d’Adonis, n’existait donc qu’en qualité de figure de réalités qui la dépassaient et que la science mythologique s’attachait à restituer, soulevant le voile fabuleux. Ce système de l’allégorie, qui évolue profondément à l’époque que nous étudions, informe toute la pensée des mythes anciens. C’est pourquoi l’idée d’une spécificité littéraire doit être interrogée : les œuvres littéraires obéissent aux principes mêmes qui régissent le domaine savant ; elles travaillent en outre des données fabuleuses que leur fournissent les érudits (éditeurs, compilateurs, annotateurs des textes antiques), dont l’activité modèle l’héritage antique. À l’époque moderne, les fables, particulièrement une fable aussi répandue que celle d’Adonis, appartiennent à tous les domaines de la culture et de la pensée. Véhicule signifiant d’une sagesse - voire de la Révélation elle-même - d’une cosmologie, d’une anthropologie, d’une morale, la fable n’est pas une matière neutre que l’on pourrait considérer en distinguant d’emblée l’un de ces champs. Ceci n’empêche pas pourtant d’affirmer la singularité du travail littéraire sur une matière dont il élabore la nature : donnée de l’imaginaire et instrument de connaissance, la force de la fable à cette époque réside précisément dans cette ambivalence. Exploitée par les écrivains, elle n’est pas seulement - pas encore - une réserve de thèmes et de motifs mais garde son statut de langage mystérieux, épais, problématique. Notre thèse consiste ainsi à montrer comment le mythe d’Adonis tel que l’a forgé l’Antiquité devient une réalité littéraire aux XVIe et XVIIe siècles. Pour cela, nous tenons compte de tous les genres littéraires, sans nous limiter à un domaine en particulier. Nous montrons précisément que, selon les périodes, le mythe d’Adonis est exploité de façon privilégiée dans certains genres. Nous incluons également les allusions à la fable, que nous avons regroupées en annexe dans un florilège : textes développés et allusions permettent ensemble de définir les grandes tendances de l’écriture littéraire du mythe. Cette problématique nous a amenée à commencer notre étude en 1545, avec la « Déploration de Vénus sur la mort d’Adonis » de Mellin de Saint-Gelais et sa « suite » par Pernette du Guillet : avec ces deux poèmes entièrement consacrés à Adonis, apparaît un intérêt collectif pour le mythe, qui s’épanouit dans la seconde moitié du XVIe siècle sous la plume de Ronsard notamment. L’étude se poursuit jusqu’à la fin du siècle suivant, en se donnant pour borne l’opéra de Jean-Baptiste Rousseau et Henry Desmarets, Vénus et Adonis (1697) : dans le contexte du délitement de l’allégorie étudié par Aurélia Gaillard , le mythe trouve un nouveau mode d’existence dans l’alliance du drame et de la musique ; au XVIIIe siècle, l’invention littéraire de la mythologie posera de nouveaux problèmes. Notre réflexion s’organise en deux parties : la première examine la tradition qui modèle le mythe d’Adonis et la seconde analyse la « fabrique de la fable ».

PREMIERE PARTIE.
Au seuil de la littérature : les véhicules de la culture mythologique

     Afin de restituer le tressage culturel qui est sous-jacent à l’écriture et à la lecture de la fable d’Adonis, nous examinons les relais d’une culture mythologique que nous n’avons pas voulu considérer hors de l’histoire la tradition qui l’amène jusqu’aux auteurs. Ces relais qui façonnent le matériau fabuleux sont au nombre de trois : l’édition et la traduction des textes littéraires anciens ; la tradition savante, constituée des commentaires de ces œuvres, des synthèses mythographiques et des manuels scolaires ; les œuvres d’art, enfin. Chacune de ces lignées oriente à sa manière la constitution et la lecture du mythe.

     Le mythe d’Adonis, récrit pendant l’Antiquité dans les Métamorphoses d’Ovide et les idylles de Bion et Théocrite, se présente d’emblée comme auréolé d’un climat poétique pastoral qui oriente sa réception. Intimement liées à l’histoire de Myrrha, sa mère, durant le Moyen Âge, les amours et la mort d’Adonis tels que les raconte Ovide acquièrent progressivement leur indépendance : on commence à considérer séparément les fables d’Adonis et de Myrrha dans la première moitié du XVIe siècle. Attaché alors à un monde pastoral, le mythe d’Adonis se déploie selon les lectures changeantes faites des Métamorphoses et de l’idylle grecque. Nous en analysons les éditions et les traductions en y cherchant les traces du regard que les contemporains portaient sur ces textes : les traduction françaises d’Ovide depuis François Habert jusqu’à Thomas Corneille offrent l’occasion de saisir quelle lecture l’on faisait en leur temps des Métamorphoses. Vénus et Adonis, dont la relation telle que la présente Ovide est ambiguë, y deviennent l’image même du bonheur amoureux. Les traductions latines des idylles et les choix des éditeurs de les inclure dans différents corpus révèlent la nature de l’intérêt qui leur est porté à la Renaissance et son relâchement par la suite. Si le glissement de l’épopée ovidienne vers le domaine de la fantaisie littéraire et amoureuse est propice au personnage, la distinction progressive de l’idylle - devenue genre poétique - et d’un climat pastoral qui se passe volontiers des dieux pour se restreindre aux bergers, elle, laisse dans l’ombre au XVIIe siècle tout un pan des modèles anciens au profit des Métamorphoses. Les poèmes antiques n’offrent qu’une partie des versions disponibles du mythe, bien connues dès la Renaissance et interprétées selon plusieurs optiques, chrétiennes, cosmologiques, naturelles et morales. Or l’interprétation qui finit par s’imposer, relayée depuis le Moyen Âge et bien au-delà du XVIIe siècle, assimile Adonis au soleil et son retour cyclique au changement des saisons : elle ne s’appuie nullement sur le récit des Métamorphoses. Pourtant, c’est bien le récit d’Ovide qui est le centre du travail savant sur le mythe. Alors que disparaît l’image d’un Adonis christique et que s’impose l’interprétation solaire du mythe, un décalage entre une bonne partie des commentaires savants et la fable léguée par les sources littéraires anciennes se fait donc jour, qui semble déboucher sur une réelle déconnexion entre le domaine savant et l’invention littéraire dès le milieu du XVIIe siècle. Progressivement, le mythe devient ainsi l’objet d’une étude, non plus celui d’un décryptage. Regardé depuis les rives d’une ethnologie encore balbutiante, la fable se désenchante : Adonis n’est autre alors qu’une divinité ancienne, liée à des cultes dont on étudie les sources et les traces. La distance entre la réécriture poétique et l’analyse critique de la fable à travers le conflit entre l’herméneutique solaire et la réinvention des motifs ovidiens, sous-jacente dès le XVIe siècle, devient infranchissable dès le milieu du XVIIe siècle. Nous montrons ce cheminement en examinant les méthodes polymorphes de l’allégorie et de l’érudition mythologique, de l’annotation marginale au commentaire, de la synthèse mythographique à la vulgarisation scolaire. Par là, nous soulignons la plasticité de la fable d’Adonis, dont les contours changent en fonction des différentes définitions que chacune de ces méthodes attribue à la fable. L’iconographie, que nous abordons sous l’angle de l’illustration gravée des Métamorphoses, rend bien compte de l’évolution générale qui s’esquisse par là. La lecture rhétorique des images, qui lie d’abord Adonis à sa mère, laisse place progressivement à un enchantement esthétique : le mythe d’Adonis, dégagé de celui de Myrrha, se développe alors, comme en témoigne l’intégration de nouvelles scènes gravées, imitées du Titien, dans les éditions des Métamorphoses à la fin du XVIIe siècle.

     Le mythe, constitué au XVIe siècle en langage crypté où s’imprime le divin, devient fable savante ; ces savoirs, qui de la théologie, puis de la cosmologie, se resserrent vers une anthropologie, posent l’importance du récit légué par les Métamorphoses, qui domine tout le corpus ancien, pourtant considérablement enrichi et commenté sous tous ses aspects à la Renaissance. Au XVIIe siècle pourtant, l’imaginaire littéraire de la fable, qui déborde amplement les indications savantes, s’empare en retour des Métamorphoses et en infléchit la lecture.

DEUXIEME PARTIE.
L’élaboration littéraire de la fable

     Une fois dessinés les contours du mythe dans la culture des XVIe et XVIIe siècles, on peut mesurer la nature et la portée du travail littéraire : s’ouvre alors une fabrique de la fable, dont nous distinguons les principaux moments - second XVIe siècle, époque baroque et second XVIIe siècle -, qui correspondent à trois types d’élaboration littéraire du modèle allégorique.

     Le XVIe siècle voit l’intériorisation dans la métaphore des systèmes de double langage associés à la Fable : c’est là le travail auquel les poètes de la Pléiade contribuent à donner sa pleine mesure. Le système allégorique, qui perd sa dimension religieuse pour se réduire à trois niveaux, informe les habitudes de pensée. La pratique poétique travaille ce schéma pour élaborer le mythe d’une façon qui lui est propre. Dans notre analyse des poèmes renaissants, nous croisons trois types d’interrogations. Quels sont d’abord les rapports des auteurs avec leurs modèles et comment la translatio studii se définit-elle à travers les pratiques poétiques ? Comment, d’autre part, la fable d’Adonis est-elle transformée, modelée par les genres qu’elle traverse et quelles innovations formelles permet-elle ? Enfin, nous analysons les affinités que la fable d’Adonis entretient avec d’autres motifs et d’autres mythes dans le paysage littéraire. Au cœur de ces phénomènes se manifestent les grandes tendances qui caractérisent cette période : l’attrait pour l’idylle grecque, qui tire la fable vers son versant élégiaque, la fidélité aux données des textes anciens et l’utilisation de la fable comme matériau d’expérimentations poétiques. Le mythe devient en effet matière lyrique et jeu énergique d’images, s’ouvrant par là sur un chant du monde. La fable d’Adonis se fait carmen, parole imagée et mélodieuse, mais aussi instrument d’un enchantement du réel : le contact des images mythiques magnifie l’art de la vénerie, le portrait de Charles IX ou un insolite fait divers lyonnais de 1545. Son exploitation ne va pas pourtant sans questionnement, du moins sous la plume de Passerat et de Ronsard. Qu’elle ait pour mission de l’exprimer, de le magnifier, de l’interroger, de le célébrer ou d’ouvrir « pour les dieux et pour les hommes un univers commun, agrandi et généreux » , la fable poétique, universelle, reste en prise avec le réel, le contingent et le singulier. Dans les premières années du XVIIe siècle, émerge une écriture nouvelle du mythe d’Adonis, qui se développe avec le règne de Louis XIII et s’éteint avec lui, sa branche galate exceptée. Le traitement littéraire de la fable suit alors deux logiques : alors que les allusions mythologiques perdent leur ampleur et leur richesse thématique pour se réduire à quelques lieux communs, les œuvres développées (héroïdes et récits) restaurent l’unité de la fable dans l’optique et à la faveur de sa « moralisation ». À la déconstruction du récit mythique par les allusions répond ainsi une refondation du contenu narratif dans les œuvres longues. L’amant de Vénus, devenu figure du plaisir, devient donc l’occasion d’une fantaisie nouvelle, nourrie par les figures de la complicité littéraire : dans les allusions à la fable, le mythe se trouve éclaté par sa présentation fragmentaire et le récit fabuleux disparaît derrière ses cristallisations. Inversement, les œuvres qui s’attachent à exploiter la dimension narrative de la fable ont tendance à enrichir les données de l’héritage antique, afin de faire du mythe le véhicule d’un discours moral. Deux logiques - plaisir d’un récit inventé et lecture d’un discours moral, elle-même oscillante - se concurrencent alors et aboutissent à d’étranges configurations, fruit d’un délitement progressif du système de la fiction allégorique. Dans ce paysage baroque, nous décrivons la place de l’Adone de Marino. L’épopée, dont nous synthétisons les liens avec la culture française, influence durablement le traitement du mythe d’Adonis en France. L’Adone et les Adonis français se rejoignent d’abord dans un même goût, teinté d’alexandrinisme, pour l’esthétique picturale et par un climat sensuel comparable. Mais les textes français ne sont en rien des œuvres marinistes : elle n’adoptent ni le style, ni la visée profonde de l’auteur italien, même si l’on relève un certain nombre d’épisodes communs à l’épopée et aux récits français. Une convergence profonde se laisse pourtant observer : les disparates de la fiction relevées dans les récits des années 1620 se retrouvent dans l’Adone. Mais Marino met en tension ces déséquilibres en les intégrant dans un projet qui leur donne sens : il fait de leur impossible unification l’instrument d’un nouveau système poétique. En cela, tout en intégrant les interrogations implicites qui sous-tendent le travail des auteurs français, il les dépasse et son œuvre dessine l’horizon par rapport auquel leurs Adonis peuvent être compris. En outre, l’écriture de Marino crée un déplacement profond, que ne connaissent pas les récits français : le lieu de l’interrogation dans l’Adone est le style plutôt que le récit. Marino charge sa rhétorique séductrice d’un pouvoir d’investigation et de recréation du monde : c’est la langue poétique elle-même qui devient le terrain d’exploration d’un sens à découvrir. Cette intériorisation est prolongée dans la seconde moitié du XVIIe siècle, dominée précisément par le rayonnement de l’Adone, et devient le nouveau principe de l’élaboration du mythe. Un intérêt spécifique pour l’épopée apparaît en effet après 1660, alors que s’achève la vague de la poésie mariniste en France, comme l’attestent deux traductions partielles de l’Adone. Cet intérêt amène à placer la notion de merveilleux - héritée en partie de l’esthétique de la meraviglia et acclimatée selon des voies diverses - au cœur de la réflexion : il nous semble guider une anamorphose du genre épique tel que le refonde Marino vers l’opéra, fastueux spectacle habité par la merveille. C’est ce que nous montrons dans les pièces consacrées à Adonis, qui empruntent presque toutes à l’Adone. L’émerveillement qui emporte le spectateur dans une sympathie avec le spectacle nous semble intégrer et déborder le modèle de l’invention allégorique du mythe : les vérités invisibles, qui échappent à un langage purement conceptuel et que la fable incarne, ne sont plus données à comprendre par la distanciation des images, mais par une expérience intime et participative. Elles ne sont plus atteintes par une forme de dévoilement, mais par l’exhibition. Inversement, l’esthétique de l’idylle héroïque que suit La Fontaine assimile la dimension allégorique intrinsèque de l’épopée mais pour la défaire comme un leurre et lui substituer la proposition d’une jouissance esthétique qui porte en elle-même sa valeur. Entre peinture mythologique, c’est-à-dire pure surface, et approfondissement allégorique, s’ouvre la voie d’une poésie intérieure qui agit sur l’âme avec douceur pour la séduire. En jouant avec l’allégorie pour exprimer les détours de la passion, la scène comme la poésie font de la fable une fiction au sens moderne.

     Le souple récit de la vie d’Adonis, constamment réinventé, ne se définit donc à l’époque moderne ni par une saturation symbolique, ni par sa portée métaphysique. Il apparaît comme un instrument d’exploration de la Nature, de l’homme puis du cœur humain. Du mythe grec à la fable littéraire, le parcours, passant par l’élaboration savante, définit un type d’élaboration spécifique : l’héritage ancien permet la constitution du récit non comme une structure serrée, mais comme langage plastique. La fiction multiforme de la fable d’Adonis est toujours un détour donnant le plaisir du dévoilement : en poésie celui-ci se réalise au XVIe siècle dans l’expression imagée et lyrique d’une réalité cosmique ; dans les années 1620, il s’étend dans les replis de narrations instables. À la fin du XVIIe siècle, enfin, il s’intériorise pour affleurer à la surface de l’idylle ou s’extériorise dans l’exhibition opératique : l’assimilation du modèle allégorique, devenu élément du plaisir esthétique, donne alors le plaisir du faux. Ni mystère, ni symbole, ni code ornemental, la fable littéraire d’Adonis, ancrée dans la pensée allégorique, s’épanouit comme une fiction protéiforme et sans cesse renouvelée.


      Mise en ligne : 29/O6/07

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