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Maurice Scève Cinq Blasons extrait des Blasons Anatomiques du corps femenin, [Paris], Charles L'Angelier, 1543
Nous suivons, pour l'établissement du texte, l'unique exemplaire présent dans un établissement public, conservé dans le fonds Gordon (University of Virginia Library) : Gordon 1543 .B53.
Sensuivent
LES BLASONS A-
natomiques du corps feme
nin, ensemble les contreblasons de
nouveau composez, et additionez, avec
les figures, le tout mis par ordre : compo
sez par plusieurs poetes contempo-
rains. Avec la table desdictz Bla-
sons et contreblasons, Im-
primez en ceste
Année.
Pour Charles Lan-
Gelier.
1543.
A4r°-A5v° :
Blason du Front.
SAEVE.
Front large et hault, front patent et ouvert,
Plat et uni, des beaulx cheveulx couvert :
Front qui est cler et serain firmament
Du petit monde, et par son mouvement
Est gouverné le demeurant du corps :
Et à son vueil sont les membres concors :
Lequel je voy estre troub[l]é par nues,
Multipliant ses rides tresmenues,
[E]t du costé qui se presente à loeil
Semble que là se lieve le Soleil.
Front eslevé sus ceste sphere ronde,
Où tout engin et tout sçavoir abonde.
Front reveré, front qui le corps* surmonte
Comme celuy qui ne craint rien, fors honte,
Front apparent, affin qu’on peust mieulx lire
Les loix qu’amour voulut en luy escrire
O front tu es une table d’attente
Où ma vie est, et ma mort trespatente.
* Nous corrigeons « coprs ».
Blason du Sourcil.
SAEVE.
Sourcil tractif en vouste fleschissant
Trop plus qu’hebene, ou Jayet noircissant.
Hault forgeté pour umbrager les yeulx
Quand il[s] font signe, ou de mort ou de mieulx.
Sourcil qui rend paoureux les plus hardis
Et courageux les plus accouardis.
Sourcil qui faict l'air clair, obscur soubdain,
Quand il froncit par yre, ou par desdain,
Et puis le rend serain, clair et joyeux
Quand il est doulx, plaisant et gratieux.
Sourcil qui chasse et provocque les nues
Selon que sont ses archées tenues.
Sourcil assis au lieu hault pour enseigne
Par qui le cueur son vouloir nous enseigne
Nous descouvrant sa profunde pensée
Ou soit de paix, ou de guerre offensée.
Sourcil, non pas sourcil, mais un soubz ciel
Qui est le dixiesme et superficiel
Où lon peut veoir deux estoilles ardantes
Lesquelles sont de son arc dependantes
Estincelans plus souvent et plus clair
Qu'en esté chault un bien soubdain esclair.
Sourcil qui faict mon espoir prosperer,
Et tout acoup me faict desesperer.
Sourcil sur qui amour print le pourtraict
Et le patron de son arc, qui atraict
Hommes et Dieulx à son obeissance,
Par triste mort et doulce jouyssance.
O sourcil brun soubz tes noires tenebres
J'ensepvelys en desirs trop funebres
Ma liberté et ma dolente vie,
Qui doulcement par toy me fut ravie.
A7r°-A8r°
Blason de la Larme
SAEVE.
LArme argentine, humide et distillante
Des beaux yeulx clairs descendant coye et lente
Dessus la face, et de la dans les seins
Lieulx prohibez comme sacrez et sainctz.
Larme qui est une petite perle
Ronde d'embas, d'enhault menue et gresle
En esguysant sa queue un peu tortue
Pour demonstrer qu'elle lors s'esvertue
Quand par ardeur de dueil, ou de pitié
Elle nous monstre en soy quelque amitié
Car quand le cueur ne se peult decharger
Du dueil qu'il a, pour le tost soulager
Elle est contente issir hors de son centre,
Où en son lieu joye après douleurs* entre
Larme qui peult yre, courroux, desdain,
Pacifier et mitiguer soubdain,
Et amollir le cueur des inhumains,
Ce que ne peult faire force de mains.
Humeur piteuse, humble, doulce et benigne,
De qui le nom tant excellent et digne
Ne se debvroit qu'en honneur proferer,
Veu que la mort elle peult differer,
Et prolonger le terme de la vie,
Comme lon lit au livre d'Isaie.
O liqueur saincte, o petite larmette
Digne qu'aux cieulx (ou plus hault) on te mette,
Qui l'homme à Dieu peulx* reconcilier,
Quand il se veult par toy humilier.
Larme qui appaise et adoulcit les dieux,
Voire esblouit et baigne leurs beaulx yeulx,
Ayant povoir encor sus plus grand chose,
Et si ne peult la flamme en mon cueur close
Diminuer, et tant soit peu esteindre,
Et toutesfoys elle pourroit bien teindre
La joue blanche et vermeille de celle
Qui son vouloir jusques icy me celle.
O larme espaisse ou compaigne secrete
Qui scais assez comment amour me traicte
Sors de mes yeulx, non pas à grandz pleins seaux,
Mais bien descendz à gros bruyans ruisseaux,
Et tellement excite ton povoir
Que par pitié tu puisses esmouvoir
Celle qui n'a commiseration
De ma tant grande et longue passion.
* Nous corrigeons « doulerus ».
* Nous corrigeons « pelux »
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C2r°-C4r°
Blason du Souspir.
SAEVE.
QUant je contemple à part moy la beaulté
Qui cele en soy si grande cruaulté,
Je ne puis lors bonnement non me plaindre,
Et par souspirs accumulez esteindre
Ce peu de vie, et presque tyrer hors
L'ame gisant en ce malheureux corps,
Comme par ceulx qui du centre procedent,
Où mes tormens tous autres maulx excedent.
Donc, o Souspirs, vous scavez mes secretz,
Et descouvrez mes douloureux regretz,
Quand vous sortez sanglantissans du cueur
Jusque à la bouche esteincte par langueur :
Où allez vous, Sousppirs quand vous sortez
Si vainement que rien ne rapportez
Fors un desir de tousjours souspirer,
Dont le poulmon ne peult plus respirer ?
Souspirs espars qui tant espaix se hastent
Que pour sortir en la bouche ilz se batent
Ne plus ne moins, qu'en estroicte fornaise
Lon voit la flamme yssir mal à son aise.
Souspirs soubdains et vistes et legiers.
Souspirs qui sont desloyaulx messagiers.
Ha qu'ay je dit ? desloyaulx, mais fideles,
S'entretenans par distinctes cordelles,
A celle fin que point ne m'abandonnent :
Et que tousjours soulagement me donnent :
Souspirs menuz qui estes ma maignie,
Et me tenez loyalle compaignie
Les longues nuictz, au lict de mes doleurs
Qui est coulpable, et receleur de pleurs,
Lesquelz je mesle avec trespiteux plainctz
Lors qu'à vous seulz tristement je me plains.
Souspirs secretz servans de procureur,
Quand pour juger ignorance, ou erreur,
Ilz vont pour moy vers celle comparoistre,
Où je ne puis, au moins à présence estre.
Que dira lon de vous souspirs espaix,
Qui ne povez dehors sortir en paix :
Levans aux cieulx vostre longue trainée ?
Alors qu'on voit fumer la cheminée,
Lon peult juger par signes evidens
Qu'il y a feu qui couve là dedens :
Et quand souvent je sangloutte et souspire,
Que dans mon corps le feu croit et empire.
Souspirs qui sont le souef et doulx vent
Qui vont la flambe en mon cueur esmouvant.
O toy Souspir seul soulas de ma vie,
Qui sors du sein de ma doulcette amye :
Dy moi que faict ce mien cueur trop ausé ?
Je croy qu'il s'est en tel lieu composé
Quamour piteux si hault bien luy procure,
Qu'il n'aura plus de moy soucy, ne cure.
Blason de la Gorge
SAEVE.
LE hault plasmateur de ce corps admirable
L’ayant formé en membres variables,
Meit la beaulté en lieu plus eminent
Mais pour non clorre icelle incontinen[t]
Ou finir toute en si petite espace,
Continua la beaulté de la face
Par une gorge yvoirine et tresblanche,
Ronde et unie en forme d'une branche,
Ou d'un pillier qui soustient ce spectacle,
Qui est d'amour le trescertain oracle,
Là où j'ay faict par grand devotion
Maint sacrifice, et mainte oblation
De ce mien cueur, qui ard sur son autel
En feu qui est à jamais immortel :
Lequel j'arouse et asperge de pleurs,
Pour eaue benoiste et pour roses et fleurs
Je voy semant gemissemens et plainctz,
De chantz mortelz environnez et pleins :
En lieu d'encens, de souspirs perfumez,
Chaulx et ardans pour en estre allumez :
Dont o Gorge, en qui git ma pensée,
Des le menton justement commencée
Tu t'eslargis en un blanc estomach,
Qu'est l'eschiquier qui fait eschec et mact
Non seulement les hommes, mais les Dieux,
Qui dessus toy jouent de leurs beaulx yeulx.
Gorge qui sert à ma dame d'escu,
Par qui amour plusieurs foys fut vaincu :
Car onc ne sceut tyrer tant fort et roide
Qu'il ait mué de sa volunté froide :
Pour mon pouvoir penetrer jusques au cueur*
Qui luy resiste et demeure vainqueur.
Gorge de qui amour feit un pulpitre,
Où plusieurs foys Venus chante l'epistre,
Qui les amans eschauffe à grand desir
De parvenir au souhaité plaisir.
Gorge qui est un armaire sacré
A chasteté deesse consacré,
Devant lequel la pensée puplique
De ma maistresse est closé pour relique.
Gorge qui peult divertir la sentence
Des juges pleins d'asseurée constance,
Jusque' à ployer leur severe doctrine,
Lors que Phirnes descouvrit sa poictrine
Reliquaire, et lieu tresprecieux,
En qui Amour ce Dieu sainct glorieux
Reveremment et dignement repose :
Lequel souvent baisasse, mais je n'ose,
Me congnoissant indigne d'aprocher
Chose tant saincte, et moins de la toucher :
Mais me suffit que de loing je contemple
Si grand beaulté, qu'est felicité ample.
O belle gorge, O precieuse ymage
Devant laquelle ay mis pour temoignage
De mes travaux ceste* despouille mienne,
Qui me resta depuis ma playe ancienne :
Et devant toy pendue demourera
Jusques à tant que ma dame mourra.
* Le vers est faux, il compte 11 syllabes, il faut certainement lire « jusqu’au ».
* Nous corrigeons « c’est ».
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