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Jean-Antoine de Baïf
La Ravissement d'Europe, Paris, veuve Maurice de La Porte, 1552





Nous suivons, pour l'établissement du texte, l'exemplaire du fonds Gordon : Gordon 1550 .E87 no. 2




LE RAVISSEMENT
D'EUROPE,
Par
J. ANT. DE BAIF.





A PARIS,
Chez la veufve Maurice de la Porte, au Cloz Bru-
neau, a l'enseigne sainct Claude.

1552.


LE RAVISSEMENT
d'Europe par J. Ant.
De Baif.



     LA nuit, ayant aux limons estoylez
D'un char obscur, ses moreaux attelez,
Ja devaloit soubz les voustes pendantes
Des plus haultz cieux, & les flammes tombantes
Encontreval d'une penchante source :
Quand le sommeil glossant plus gratieux
D'un mol lien sille nos lasches yeux,
Et quand aussi la moins douteuse bande
Des songes vraiz en son heure commande.
     Europe alors la pucelle tendrette
Fille à Phenix dormoyt en sa chambrette,
Lors par Venus luy furent deux contrées
diversement en un songe montrées,
Elle pensant voyr en sa fantasie
De face & corps deux femmes, l'une Asie
Sa douce terre, & l'autre de dela
Que son nom depuis on appela.
     Or la serroyt Asie & tenoit prise,
Et ne voulant lascher en rien sa prise,
Disoyt que sienne elle estoyt par droyture,
Comme sa propre, & sa fille & nourriture.
L'autre tirant de forte main usoyt
En celle la qui point ne refusoyt
De la suivir, comme estant ordonnée
Par son destin à luy estre donnée.
     Resvant cecy, acoup elle s'esveille,
Mais comme encor un peu elle sommeille,
Hors de sa veue elles ne s'en fuyrent,
Ains peu à peu en l'air s'esvanouyrent,
Comme l'on voyt esparse parmy l'air
Une fumée à neant s'ecouler.
Tant qu'en ses yeux la pucelle les voyt,
Tandis müette elle ne se mouvoit,
Mais aussi tost qu'elle les perd de veue,
Seule elle dit encore toute emeue.
     Bons Dieux, où suys-je ? où sont ces damoyselles
Qui me sembloient icy mesme tant belles ?
Qui est le Dieu des celestes Royaulmes,
Qui m'a faict voyr en debat ces fantaumes ?
Quel songe icy s'est à moy presenté,
Qui d'un tel ayse à mon cueur tourmenté ?
Mais qui estoyt celle douce estrangere
Qui m'a semblé tant aymable & si chere ?
O lasse moy, je brulle de desir
De la revoyr encor à mon plaisir,
Tant me plaisoyt son acueil accointable,
Et la douceur de sa grace traitable.
Or le bon Dieu à ce songe me donne,
D'autant qu'il plaist la fin plaisante & bonne.
     Ces mots finiz, l'Aube au rosin atour
Les cieux voysins bigarroit à l'entour,
Les parsemant de safran & de roses :
Et le souleil ses barrieres descloses
Mit sous le joug ses chevaux souflefeux,
Enflammant l'air de ses epars cheveux.
     Lors se levant la vierge tout apreste,
Nue en chemise, afin que rien n'arreste
Son partement, quand sa pudique bande
Frapra son huys, qui ja ja la demande.
     La bande estoit de douze damoyselles,
L'elite & fleur d'entre mille pucelles
Des environs, toutes de hault lignage,
De mesmes ans & de mesme courage.
Avecques soy tousjours la belle Europe
Souloit mener cette gentile trope,
Fust pour chassez par les montz caverneux,
Ou se baigner aux fleuves areneux,
Fust pour cueillir par les vertes prairies
Le bel esmail des herbettes flories.
     Ja tu tenoys Europe à la fenestre
Pour te pigner l'ivoyre dans ta destre,
Lors que voicy des filles la brigade
Aux crins nouez, en simple verdugade,
Portant chacune un panier en ses doigtz,
Et te pignant accourre tu les voys :
Mais tant te tient de jouer le desir,
Qu'à peine adoncq tu te donnes loisir,
N'y d'agenser ta blonde chevelure,
N'y d'aviser à ta riche vesture,
Ains tu troussas en un neu simplement
Tes crins espars : & pour abillement
Sur toy tu mis une cotte de soye
Rayée d'or, qui luysamment ondoye
Parmy l'eclat d'un Serein satin :
Puis ta chaussant, un bienfaitis patin
A ribans d'or à ta jambe lié,
Hativement tu prens à chaque pié.
D'un ceinturon à doubles chesnons d'or
Desus les flancz tu te ceignoys encor,
Quand les voyci, & tu ouvres ta porte
Les bienveignant la premiere en la sorte.
     Bon jour mes seurs, bon jour mon cher souci :
Las, que sans vous il m'ennuyoit ici
Vous attendant. Compagnes partons ores
Que la fraischeur est rousoyante encores.
Ores que l'air n'est encores cuysant
Sous le rayon du souleil douxluysant.
Or que sa flamme espargne les campagnes
Dardant ses raiz aux simes des montagnes.
Mais allon donq, allon ma chere trope
Suivez les paz de vostre chere Europe.
     Ainsi dizant, en sa main elle prit
Un panier d'or, ouvré de grand esprit
Et grand façon : en qui se montroyt l'euvre
Et l'art parfait de Vulcan le Dieufeuvre.
Vulcan jadis Libye en estrena,
Quand de Neptun au lit on la mena :
Elle depuis le donne à Telephasse.
Europe apres tant sa mere pourchasse
Que la derniere elle en fut estrenée
Ains que pour femme a nul estre menée.
     En ce panier Ion fille d'Inache
Pourtraicte d'or estoyt encores vache,
Aiant perdu toute semblance humaine :
Un tan au flanc l'epoinçone & la meine :
Un vent epaix roulle de ses narines
Elle nouaut (?) par les voyes marines.
La mer estoit d'azur. Sus un rocher
Que l'eau costoye, un etonné nocher
Aiant choysi la vache à l'impourveue
Baioyt apres sans detourner sa veue.
Jupiter peint en doucette blandice
De sa main sainte aplanit la genisse,
Et sur le Nil de vache la rappelle
Au naturel d'une femme tresbelle.
L'onde du Nil de fin argent est faite :
La vache estoyt d'airain fauve pourtraite,
Et Jupiter en son orine image
Le bout du pié mouille en l'eau du rivage.
Sus le couvercle estoyt tiré Mercure
Sanglant encor : aupres de sa figure.
Arge gisoyt royde mort etandu :
Son sang pourprin par la terre epandu,
Qui de ruisseaux le couvercle environne,
Va tournoyant l'entour de sa couronne :
Puis il se range, à ondée plus grosse,
Dessous la vouste ainsi qu'en une fosse :
Un pan en sort, qui en la couleur gaye
De son pennache enorgueilli s'egaye.
Il faict la roue, & pour la fin de l'œuvre
Du panier d'or les lévres il encueuvre.
     Ce paneret chargeoit la main d'Europe,
Quand elle saute au mylieu de sa trope,
Et se meslant parmy elles, s'avoie
Par un sentier qui dans les prez convoye,
Où de coutume elles souloyent s'ebatre,
Au bruit du flot qui la coste vient battre.
     Or aussi tost qu'elles furent entrées
Où commençoient le tapis de ces prées,
On les eut veu à l'envy se pancher,
Pour les honneurs des herbes detrancher
D'ongles pillardz, marchantes à chef bas,
Comme aux moissons demarchent pas à pas
Le peuple oisif, par qui sont ramassez
Les blondz espiz hors des gerbes laissez,
Qui en glainant evitent pauvreté,
Parmy les champz, au plus chaud de l'aisté.
     Ainsi estoient par ces filles baissées
A qui mieulx mieulx toutes fleurs amassées.
Sans nulle epargne on y serra les lis
Les bassinetz, l'œillet, & le Narcis,
Et le safran : le tin, la mariolaine,
Le serpolet, s'arrachent de la plaine.
     Tandis la vierge au milieu du troupeau
Tenant en main de roses un houpeau,
Ores courbée avoit basse la teste,
Les mains aux fleurs, ors elle s'arreste
Encourageant ses compagnes hastives
Courbes en bas à la prée ententives :
Là tout luy sied, ou soit qu'elle se baisse,
Ou soit encor que haute elle se dresse :
     Mais tu ne dois, Pauvre, tu ne dois pas
Long temps aux prez jouir de telz esbatz :
Or, que tu as ta bande & le loisir,
Or soule toy soule toy de plaisir,
Voici venu Jupiter, qui t'apreste
Bien d'autre jeuz, & bien une autre feste.
     Ce Dieu Tonant revenoit de Cyrenes,
D'une hecatombe à luy faictes aux arenes
Du vieil Ammon, par l'air prenant la voye
Pour retourner à son temple de Troye,
Quand il avise, assez loing d'une ville,
Pres de la mer, ceste troupe gentile,
Quand luy, pendant par la vague des cieux,
La seulle Europe il choysit de ses yeux.
     Comme Venus sous le tenebreux voyle
Rompt la lueur de chascune autre estoyle,
Comme la lune, en sa luysante face,
Le resplendeur de Venus mesme efface :
Non moins aussi la royalle pucelle
En grand' beauté ses compagnes excelle.
     Comme il la vit, ainsi fut il épris
Du feu cuysant du brandon de Cypris,
Qui seule peut sous sa maistresse destre
Donter des Dieux & le pere & le maistre.
     Non autrement qu'un ravissard Aultour
Le lievre veu fait par desus maint tour
Virevoustant, & ne vole point droyt,
Mais coup sur coup tournoye un mesme endroyt.
Le lievre est là qui pauvret ne s'en doutte :
Tost se monstrant, tost apres il se boute
Sous un buysson. L'oyseau sa proye guette
Jusques à tant qu'en prise elle se jette :
    Ainsi par l'air son Europe le Dieu
Guette brulant, & ne bouge d'un lieu,
Mais de son vol cernant un mesme espace,
Tient l'œil fiché desus sa tendre face,
Qui plus l'enflamme. Amour & gravité
En mesme lieu n'ont jamais habité :
Ce toutpuissant, ce pere des hautz Dieux,
Qui fait trembler & la terre & les cieux,
Hochant le chef, qui à la destre armée
Du feu vangeur d'une foudre enflammée,
Voulant tromper une nice pucelle,
Il se deguise, & sous un beuf se cele :
Non sous un beuf, qui a penible aleine
D'un coutre aigu va sillonnant la plaine,
Ny sous celuy, qui ds vaches mary
Pour un troupeau dans l'estable est nourry :
Son poil luysant eut bien de sa blancheur
Eteint le teint de la plus blanche fleur :
De son front lé deux cors eteinceloyent,
Deux cors orins, qui l'or mesme exceloyent :
Son blanc fanon, ses flancz de neige encor
Estoient semez de petiz astres d'or,
Si que deslors on l'eut peu juger digne
D'estre au ciel mis pour le douziesme signe.
     Or luy qui fut tant benin & tant beau,
Vint se mesler au mylieu d'un troupeau,
Qui de fortune en la prée champestre
Du mont voysin estoit là venu paistre.
Mais peu à peu des autres se tirant,
Il suit l'ardeur qui le va martirant,
Et se robant à l'ecart de ces beufz,
Tousjours tousjours s'aproche de ses veuz.
     Quand desja pres les vierges l'aperceurent
Loing du troupeau, de frayeur ne s'emeurent,
Ains son doux flair les attire & convie,
Et sa douceur donne à toutes envie
En l'abordant de plus pres l'approucher,
Et ce toreau tant aymable toucher.
     Mais il s'arreste aux jambres de sa belle,
Qui à son dam ne luy estant rebelle,
De son amant enhardie s'approuche
Luy essuyant l'ecume de la bouche,
Non pas ecume, ainçoys une ambrosie
Passant la gomme au mont Liban choysie.
Sa douce aleine eteint ravit & emble
L'odeur des fleurs de touz les prez ensemble :
De ses naseaux le safran chet menu,
Tel qu'on l'eut dit de Cilice venu.
Elle le baise, & luy tressaillant d'aise
Le vermillon de ses lévres rebaise,
Et ne pouvant presques le reste attendre,
Ores sa main, ores sa gorge tendre
Il baise & lesche : elle, ores environne
Son large front de tortisse couronne,
Ores de fleurs ses cornes entortille :
L'amant aux braz de s'amie fretille,
Puis à chef bas sus l'herbe bondissant,
Il s'agenouille, & d'un œil blandissant,
Tournant le col il guigne son Europe,
Par doux atrait luy presentant la crope.
Mais du toreau cette mine rusée
La vierge simple a soudain abusée
Qui nicement d'un fol desir eprise
Va decouvrir aux autres son emprise.
     O cheres seurs, mais onques vistes vous
Un autre beuf, ou plus bel ou plus doux ?
Mais je vous pry voyez un peu sa grace,
Et la douceur qui se montre en sa face.
Aprivoisé son echine il nous tend :
Voyez voyez, il semble qu'il attend
Qu'une de nous desus le dos luy monte.
Qu'attendez vous ? montons brigade pronte,
Car de façon c'est un homme à le voyr,
Si de parler il avoyt le pouvoyr.
N'ayons doncq peur que le voyons bruncher,
Ny qu'il nous face à terre trebucher.
Compagne, sus, aydez moy à monter,
Je le veu bien la premiere donter.
     Aiant ce dit, sur le dos elle monte
De ce toreau, non sachant qu’elle donte
Le dos courbe sous soy premierement
D’un qui la doyt donter bien autrement :
Qui se chargeant en crope de son veu,
Levé sur piez demarche peu à peu,
Et va tousjours jusque à ce qu’il arrive,
Portant sa proye, à la marine rive :
Et des qu’il fut sur le rivage, il entre
Dedans la mer jusqu’à mouiller son ventre,
Puis perd la terre, & va tant qu’à la fin
L’eau le porta nouant comme un daufin.
Elle pleurant crioyt à ses compagnes,
Et ses braz nuz devers elle tendoyt,
Mais leur secours en vain elle attendoit.
     Comme le beuf vogoyt, les Nereïdes
Saillirent hors de leurs antres humides,
Chacune assise au dos d’une baleine,
Le convoyant par la marine plaine.
Mesme Neptun le grand Dieu de la mer
Davant ses paz fit les vogues calmer,
Et lors servant à son frere de guide
Luy fit passage en païs liquide.
Autour de luy, de leurs aleines fortes
Les Dieux Tritons dans leurs coquilles tortes
Un chant nossal hautement entonnerent,
Chant que les rocz apres eux resonnerent.
     Europe estant desus le beuf assise
D’une des mains une corne tient prise,
D’une, creignant les flotz de la marine,
Elle troussoyt sa vesture pourprine.
Desus son dos dans un guimple de toyle
Le vent s’entonne ainsi qu’en une voyle,
Dont la roydeur d’une aleine assez forte
Sur le toreau la pucelle supporte.
Incontinant les fleurettes qui furent
En son panier dans la marine cheurent,
Et rien si fort elle ne regrettoyt,
Telle simplesse en la pucelle estoyt.
     Quand le beuf l’eut du rivage distraite
En haute mer d’une longue traite
Qu’elle n’eust sceu choysir nulle montaigne,
Ny bord aucun que la marine bagne,
Quand l’air en haut se voyoyt seulement,
En bas la mer par tout egallement,
Lors la creintive au toreau dit ainsi.
     Ne sçay le quel, beuf ou Dieu, qu’est cecy ?
O Dieutoreau qui es tu qui me guides
Voguant des piedz par les voyes liquides ?
Mais, qui te fait aux eaux aventurer ?
Est-ce pour boyre, est-ce pour pasturer ?
Quelle pasture y penses tu trouver ?
Et quelle humeur pour d’elle t’abreuver ?
N’est tu point Dieu ? pourquoy doncques fais tu
Ce que feroyt la divine vertu ?
Ny le daufin sur la terre ne joue,
Ny le toreau dedans la mer ne noue,
Mais sur la terre & sur les eaux profondes
Tu vas tresseur sans que point tu affondes.
Je croy, tantost t’elançant de ces eaux
Tu voleras comme font les oyseaux.
O lasse moy ! moy comble de misére,
Qui voys quittant païs & pere & mere
Et toutz amys, pour ce beuf qui me meine
D’un train nouveau par le moyte domaine.
     Roy de la mer, o grand prince Neptune,
Ayde moy Dieu, & guide ma fortune
Sous ta faveur, par qui vrayment j’espere
Bien achever ce voyage prospere.
Car sur ce beuf ces ondes je ne passe
Sans le secours d’une divine grace.
     Ainsi dit elle, & les pleurs, qui coulerent
De ses doux yeux par ses joues roulerent
Dedans son sein : Et le beuf adultere
Meu de ses pleurs, plus long temps ne sceut taire
Ce qu’il estoyt, ains luy dit, Pren courage,
Ne crein ne crein des flotz marins l’orage,
Tendre pucelle : autre chose je suis
Qui ne semble, autre je puis
Qu’un beuf muglant, dont la forme j’ay pris
Trop ardemment de ton amour épris,
Qui m’a forcé de vestir cette face,
Et de passer de tant de mers l’espace,
Moy Jupiter, moy le pere des Dieux,
Moy le seigneur sous qui branlent les cieux,
Pour apaiser de ma flamme segrette
La chaude ardeur, en cette isle de Crete
Ma nourriciere : icy faut que tu ailles,
Icy seront tes saintes epousailles.
Icy de moy tu auras des enfans,
Roys sur la terre en gloyre triumphans.
     Ainsi dit il : & tout comme il disoyt
D’ordre arresté par apres se faisoyt.
Il vient abord, & dans Crete venu
Il n’a long temps le toreau retenu,
Ains sa figure, au rivage reprise,
Il accomplit son amour entreprise,
Et denouant le viergal demiceint
Qu’Europe adonc avoyt encore ceint,
Il fit ensemble & femme & mere celle
Qui jusqu’à l’heur avoyt esté pucelle.

                        FIN.
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